Paul MORAND

L'ouvrage vient de recevoir le Prix Goncourt de la biographie, nous republions cette chronique parue en début d"année. Une analyse profonde qui ne laisse rien de côté de Morand, l’homme pressé de tout vivre !
De
Pauline DREYFUS
Gallimard -
479 pages - 24 €
Notre recommandation
5/5

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Thème

Vingt-six ans après sa mort, nouvelle autopsie de Paul Morand, l’un des écrivains les plus haïs de France pour ses outrances, son racisme, ses choix et son antisémitisme aussi violent que celui de Céline. Sous la plume de Pauline Dreyfus, une résurrection de l’œuvre à défaut de celle de l’homme, auteur de près de 80 œuvres, dont La Pléiade publia en 1992 les Nouvelles et en 2005 les romans.

Points forts

Comment sait-on que, d’emblée, un auteur va nous conquérir ? Pauline Dreyfus y réussit dès les premières lignes du prologue de son livre et nous voilà partis pour 440 pages (hors annexes) d’un texte aussi riche que merveilleusement raconté : la traversée du monde de 1888 à nos jours se fait avec l’effervescence que la plume de Paul Morand requiert.

L’écrivain-diplomate, ambassadeur de France qui ne tenait pas en place fut – en son temps – un Casanova dévorant les femmes avec la même passion qu’éprouvait ce Narcisse en pâmoison devant sa propre image. L’auteure n’omet rien, ni le jugement des tiers ni celui que Paul Morand porte sur les autres, sur les villes qu’il a tant aimées comme sur ses ennemis écartés d’un revers de main. Tout ce qui, selon lui, ne mérite pas son regard est en effet balayé à la vitesse du vent. Cette traversée du temps englobe deux guerres mondiales, des décennies d’exil en Suisse et d’opprobre pour cet écrivain qui rêva d’être le Proust de son temps. Déployant l’éventail de ses amis que furent Giraudoux, Saint John Perse, Darius Milhaud, Roger Nimier, Radiguet, Francis Poulenc, Chanel, Paul Morand n’eut de cesse que de suivre cette bohème cosmopolite dont Cocteau fut le magicien. Quêtant les honneurs – entre autres l’Académie Française et le Goncourt – il guettera jusqu’à sa dernière heure la reconnaissance des puissants.

Le plus époustouflant de cette biographie tient à son rythme et à cette analyse profonde et nuancée de Pauline Dreyfus ne laissant de côté ni les travers de Morand ni les raisons de ses choix. Une qualité d’écriture et de pensée qui en fait un régal.

Quelques réserves

Pas un en vue dans cet exercice de haute voltige où les notes et l’index sont aussi faits avec la scrupuleuse attention de l’auteure.

Encore un mot...

Ceux qui disent ne pas aimer les biographies devraient se plonger dans la lecture de ce remarquable ouvrage. L’œuvre de Paul Morand que beaucoup de lecteurs ont oubliée mérite non seulement un détour mais la découverte de Fermé la nuit (1923) New York (1930, Flammarion), L’Europe galante (Grasset) et l’éblouissant Venises (1971, Gallimard).

Quant à ceux qui demeurent allergiques à Paul Morand pour ses engagements politiques, son racisme, son homophobie et son antisémitisme, ils trouveront leur soulagement dans les mots choisis par Pauline Dreyfus qui écrit élégamment « l’homme a sans doute fait tort à l’écrivain... comme si Morand était, depuis longtemps, abonné au Purgatoire où il faisait des séjours réguliers. » (page 438-439). Ce pardon, à peine accordé, tranche avec le rappel cinglant que Pauline Dreyfus donne en citant le Journal de Paul Morand daté du 10 juillet 1943 : « Les juifs ne sont pas une maladie, ils sont des microbes qui viennent se poser là où il y a de la fermentation. »

Une phrase

La vitesse … je l’aime en soi. Elle a la rigueur d’une dague nue, indéfiniment effilée. Je l’aime comme la forme ultime et infinie du désespoir.

Un second extrait, tout aussi morandien, celui-là lié à la visite des Mauriac chez les Morand à Paris. Eblouis par la splendeur de leur installation rue Charles Floquet, Morand les anéantit en neuf mots notés sur son agenda après leur passage. Une famille « si provinciale, très gênée, noire de poil et d’envie » (page 141)

L'auteur

Pauline Dreyfus est journaliste, auteure de Le père et l’enfant se portent bien (J.C. Lattès 2003), de Robert Badinter, l’épreuve de la justice (2009, éditions du Toucan) d’Immortel, enfin (Grasset, 2012) qui recevra en 2013 le Prix des Deux Magots décerné à l’unanimité, de Ce sont deschoses qui arrivent (Grasset, 2014) Prix Albert Cohen (2014) et du Déjeuner des Barricades (2017). Paul Morand est son sixième livre qui mérite, haut la main, un très beau Prix littéraire. Avis aux jurys.

Commentaires

isabelle de La…
mar 12/01/2021 - 18:56

Merci de cette superbe chronique qui donne envie de lire et de relire Morand encore et encore

Sylvie Neau-Aguilar
sam 16/01/2021 - 15:50

Merci pour votre chronique enthousiaste, éloquente et votre passion communicative !
Elle tombe à point nommé pour moi qui souhaite mieux connaître l'écrivain comme l'homme

Claude Dimont-Mellac
dim 17/01/2021 - 16:16

Merci Yann. J'avais lu dans Le Figaro Littéraire un article sur Paul Morand et une référence au livre de Pauline Dreyfus; cela me faisait plaisir car j'avais lu, il y a longtemps, avec délectation, quelques-uns de ses livres.
Grâce à votre recommandation si enlevée, je vais me procurer le livre de Pauline.
MERCI

Corinne Rocca
dim 17/01/2021 - 23:52

Merci, cher Yann, de vos conseils "éclairés". Dès mon arrivée à Paris, je me précipiterai dans une librairie (les librairies sont-elles ouvertes ?) pour acheter ce livre qui confirmera certainement mon intérêt pour cet écrivain.
Le couvre-feu donne le temps de lire !

Ascari
jeu 06/05/2021 - 09:22

"Vingt-six ans après sa mort, nouvelle autopsie de Paul Morand"

"Quarante-cinq ans après sa mort" serait plus juste. Mais à propos de l'oncle Paul, nous n'en sommes plus à une erreur près.

Marc Buffard
jeu 20/05/2021 - 16:46

Bravo pour ce choix et cette chronique qui me donne envie de courir chez mon libraire pour lire cette biographie, après avoir lu il y a peu " le flagellant de
Séville " avec un indicible plaisir.

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