Livres/BD/Mangas

2084, la fin du monde

Brillant, profond, révélateur, mais difficile à lire
De Boualem Sansal
Editions Gallimard

Lu / Vu par

Christine Géliot-Lallour
Publié le 20 oct . 2015

Recommandation

3,0BonBon

Thème

Dans un futur imprécis, le lecteur est embarqué en un pays, l’Abistan, qui (en principe) constitue l’humanité entière. Pour passé, l’Abistan n’a que des guerres oubliées; pour frontières, des lieux dont on parle sous le manteau mais qui n’existent pas. On y vit aussi misérablement qu’au moyen-âge et rien d’autre ne compte que la religion d’Abi, délégué de Yöla, le Dieu tout puissant. Un contrôle total, physique et mental, est exercé sur la population. Notre héros, Ati, éprouve un jour l’intuition de la liberté. Il se lance dans une expédition suicidaire pour tenter de comprendre et d’échapper à la manipulation.

Points forts

1) Cet ouvrage délivre un message efficace et bienvenu sur le danger de l’intégrisme religieux.

2) La conception et la description de la religion de l’Abistan sont un condensé de tout ce qui a existé en matière d'extrémisme religieux, que l’auteur pousse ici au paroxysme du fondamentalisme.

3) C’est une lecture très dense, foisonnante de détails. On en on sort comme d’un lavage de cerveau par personnage interposé.

4) L’aventure du héros en quête de la vérité et de la liberté constitue un excellent suspense dans un terrifiant chemin aux dangers omniprésents;

Points faibles

1) C’est une lecture difficile. D’aucun risquent de s’ennuyer dans cette description si dense de la société abistanaise. Même les aventures d’Ati peuvent inciter le lecteur à décrocher tant elles sont confuses – confusion tout sauf arbitraire.

2) Il manque un minimum d’éléments concrets. En Abistan, on prie, on dénonce, on tue, mais on ne sait pas comment « on mange ». En-dehors de l’économie religieuse, on ne trouve pas un minimum d’économie tout court. Pourtant les abistanais survivent, se soignent et se reproduisent.

En deux mots ...

J’ai été « enchantée » par le fondement culturel et intellectuel de la religion inventée par Boualem Sansal, si cruelle et bouleversante soit-elle: Le SIAM - semaine de l’abstinence absolue; l’égorgement des moutons mais des boeufs aussi ; les pèlerinages harassants; la Kiïba sacrée, la Juste fraternité; Bali le rénégat- Satan; le Gkabul – Le Coran mais avec des airs de Saint Graal; l’humble demeure de naissance d’Abi que chacun reproduit chez soi comme la crèche ; les femmes entièrement voilées et en plus plus enveloppées de bandelettes qui aplatissent les formes sous le voile; les exécutions collectives dans les stades, les Hu Hux Hank, le Rihad – vaste opération d’assainissement des moeurs; l’oeil unique qui reprends toutes les mythologies depuis l’oeil de Caïn jusqu’aux Francs-maçons en passant par l’oeil d’Oujat et celui de Moscou ... C’est extraordinaire d’intelligence, passionnant à décoder, et même drôle (si vous êtes naturellement porté à l’humour).

L’ouvrage est volontairement touffu, pour inciter le lecteur à entrer dans l’absurde de ce monde, mais j’ai trouvé cela difficile à supporter.

Donc voilà un sujet éminemment sensible, passionnant et magnifiquement traité. Voilà un authentique monument littéraire. Mais, mais, qui apprivoise trop difficilement son lecteur.

Une phrase

Ou plutôt deux extraits:

- « Pour les générations de la nouvelle ère, les dates, le calendrier, l’histoire n’avaient pas d’importance, pas plus que l’emprunte du vent dans le ciel, le présent est éternel, aujourd’hui est toujours là, le temps entier tient dans la main de Yola,il sait les choses, il décide de leur signification et instruit qui il veut. Quoi qu’il en soit, 2084 était une date fondatrice pour le pays même si nul ne savait à quoi elle correspondait. »

- « L’Abigouv (gouvernement de l’Abistan) était une gigantesque usine à mystères dont les servants eux-mêmes ignoraient à quoi elle servait et comment elle fonctionnait: ils avaient été réglés pour exécuter, pas pour comprendre »

L'auteur

Boualem Sansal est un écrivain algérien francophone. Après des études d’économie, il poursuit une carrière didactique d’enseignant, de consultant, de chef d’entreprise et de haut fonctionnaire et commence sur le tard sa carrière d’écrivain romancier, mais aussi essayiste. Interdit en Algérie, il connait de grands succès en France et en Allemagne.

En plus des nouvelles et essais, il a publié sept romans avant celui-ci et reçu de brillants prix littéraires.

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