Livres/BD/Mangas

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Le prince de l'épicurisme
De Jean d'Ormesson
Editions Gallimard - 452 pages

Lu / Vu par

Yann Kerlau
Publié le 19 jan . 2016

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Un procès. La comparution de l’auteur devant un tribunal composé d’un seul juge : lui-même, surveillant ses excès, ses faiblesses, ramenant à la raison l’enfant gâté qu’il a pu être ou l’inclassable homme de plume et de pouvoir, faux dilettante,  vrai lettré et amoureux inconditionnel de la vie.

Points forts

Dès les premières lignes, la plume est alerte et se moque du sérieux. La vie n’a que faire des donneurs de leçons. D’un bout à l’autre du globe, le récit gambade et le lecteur ravi enjambe les frontières : celles du langage, de l’Histoire et d’un destin qui a l’aplomb et la fantaisie d’une œuvre de Kandinsky. Mots et images déroulent sous nos yeux le ruban magique et incandescent d’un destin que tous rêveraient d’avoir. Le lecteur, qui croyait ouvrir un livre, surplombe un paysage vu du ciel qui s’offre avec l’infinie profusion d’une mère nourricière. Dans ce cheminement de la mémoire, la jeunesse demeure, éternelle, impérieuse, insolente et meurtrière.

Points faibles

Le faux procès qu’il se fait est un artifice dont le lecteur se serait passé. Au fil des pages, cette mise en scène n’ajoute rien à la distance voulue et au regard sans complaisance (ou presque) que l’auteur porte sur lui-même.

En deux mots ...

Une ode à l’art de vivre, non pas à celui qui a disparu mais à celui que chacun de nous sait se créer au fil du temps. Avec ce qu’il y faut de drames, de passions, de plaisirs et de désespoirs pour qu’aucune journée ne soit le calque d’une autre. Villes traversées, fleuves, lieux peuplés de souvenirs vécus ou lus. La guerre, le manège du monde, l’histoire du temps, les femmes, les rencontres et l’alcool du désir bu sans modération. Tout est là dans cette coupe où la musique de la vie remplit les cœurs et les âmes. Et l’on aimerait retenir chaque mot, chaque image de cette leçon d’intemporalité aussi vive que charnelle.

Une phrase

« Je me souviens du passé avec désinvolture. Je prépare l’avenir avec une sorte de nonchalance. Je ne vis que dans le présent ». Page 26

L'auteur

Doit-on encore présenter celui qui, depuis près d’un an, est entré de son vivant dans la Pléiade ? Un pétulant jeune homme de 90 printemps qui se définit lui-même comme « le dernier des Mohicans. Un chef-d’œuvre en péril. Une fin de dynastie. Une espèce de dinosaure menacé d’extinction. ».

Si l’espèce est en péril, disons qu’elle se porte comme le Pont Neuf. Derrière lui, une œuvre protéiforme où romans et essais se suivent sans jamais se ressembler. Avec ce quarante-et-unième livre, Jean d’Ormesson surprend, fascine, déconcerte en jouant à cache-cache avec les morts et les vivants. 

Un an après la parution de La gloire de l’empire qui lui vaudra en 1972 le grand prix du roman de l’Académie Française, il entra à quarante-huit ans dans le Saint des Saints du quai Conti le 18 octobre 1973. Depuis ses débuts, sa vie, sa carrière, ses personnages ont l’extravagance d’une Venise où Canaletto croiserait Jeff Koons et dînerait au Harry’s Bar avec Ava Gardner. L’incontournable auteur d’Au Plaisir de Dieu et de La Douane de Mer allie l’imprévisibilité à l’érudition en se jouant des siècles avec la maestria d’un accro du poker.

Commentaires

Apolline Elter
Le 19 jan. 2016
à 13h31

Voici une chronique bien engageante.
Vous confortez grandement mon intention de découvrir l'ouvrage

Merci à vous, Yann Kerlau

Bien cordialement,

Apolline Elter

Margot de Longeville
Le 19 jan. 2016
à 14h27

Si toutes les critiques de livres étaient aussi bien faites, il y aurait un grand risque à mettre la lecture au centre de nos activités.

Marie-Christine d'U
Le 19 jan. 2016
à 15h04

Monsieur Kerlau, comme toujours, votre plume n'a probablement d'égale que celle de l'auteur de l'ouvrage...
J'ai eu l'occasion de voir Jean d'Ormesson dans l'émission "on n'est pas couché" samedi dernier et son œil pétillant agrémenté d'un commentaire toujours juste et tout en retenue m'avait déjà donné envie de le lire...je m'en vais acheter ce dernier roman sans attendre, maintenant. Merci!

Lionel MERRET
Le 19 jan. 2016
à 17h08

Monsieur KERLAU,

Je vous remercie pour votre belle chronique sur le dernier ouvrage de ce grand homme.
Le titre évoque pour moi comme un "adieu", un regard tourné vers le passé de l'auteur et un sourire en souvenir de ce qu'il a accompli.
Les points forts que vous mettez en avant ont aiguisé ma curiosité, vous m'avez convaincu de le découvrir rapidement.

Bien à vous

Lionel Merret

Yvan Wauters
Le 19 jan. 2016
à 21h51

Voici l'hommage d'un homme d'esprit à un érudit et vis et versa.
Un jeu de miroir entre deux hommes qui vibrent au présent et se nourrissent de l'histoire, des histoires.d'hommes et de femmes célèbres ou discrets mais toujours attachants dans leurs excès et faiblesses. Pétillants comme les yeux de J.d'O. et la palette de J.K. La force et la beauté de la sincérité dite avec élégance.

Amélie d'Arschot
Le 20 jan. 2016
à 10h47

En lisant cette analyse si fine et érudite de l'oeuvre et surtout du dernier ouvrage de Jean d'Ormesson, cher Yann, vous me poussez volontairement à affronter le froid, la neige et le verglas pour me précipiter dans la première librairie du coin.
Si je me casse la jambe en y allant, j'aurai la consolation de rester au coin du feu et de me plonger dans les mots de Jean d'Ormesson et d'attendre surtout, la découverte de votre prochain ouvrage.

Patrick de Chocqueuse
Le 20 jan. 2016
à 11h22

Comment ne pas acheter ce livre après avoir lu cette superbe critique. Jean d'Ormesson ne pouvait pas avoir de meilleur avocat.
Sincères amitiés.

Mary K
Le 20 jan. 2016
à 15h03

Une critique si flamboyante qu'on risque d'être déçu par ce nouveau d'Ormesson, aux confidences plus ou moins fictives (?), faussement modeste : tellement plus brillant lorsqu'il,parle moins de lui qu'il nous tient sous le charme de son extraordinaire érudition

Elisabeth Minet
Le 20 jan. 2016
à 21h02

"je dirais malgre tout que cette critique fut belle ..."

l'ecrit de votre critique fait mouche ,demain je la transmets a ma mere fan inconditionnellle de cet ecrivain hors temps .

Merci Yann

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