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La pensée post-nazie

Onfray sera toujours Onfray: libre et sans nuances
De Michel Onfray
Editions Grasset - 457 pages - Tome 10 de la collection "Contre histoire de la philosophie"

Lu / Vu par

Paul Lelièvre
Publié le 18 juin . 2018

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4,0ExcellentExcellent

Thème

Qu’est devenue la philosophie au cours des heures les plus sombres du XXème siècle? Qui était Heidegger, celui que l’on considère comme son principal représentant en Europe? Sa philosophie a-t-elle justifié la barbarie? À travers la lecture de trois des principaux disciples d’Heidegger, Hannah Arendt, Hans Jonas et Gunther Stern plus connu sous le nom de Gunther Anders, Michel Onfray retrace les différentes réponses des éminents élèves à la compromission de leur maître avec le régime nazi. 

En effet, les disciples, tous les trois juifs, ont façonné des philosophies ancrées dans la réalité, allant totalement, chacun à leur façon, à contre courant de la méthode de travail de leur maître qui philosophait loin des tumultes de son temps, s’escrimant principalement à commenter des commentaires de commentaires de livres anciens. 

Ainsi pour tenter de sauver ce qu’il reste d’humanité au sortir de Dachau et d’Hiroshima, Arendt proposera de ne plus risquer de sombrer dans le totalitarisme en revenant aux démocraties participatives qui ont pu apparaître au début des révolutions française et russe sous la forme des communes pour l’une et des soviets pour l’autre, Jonas jettera pour sa part les bases du principe de précaution et Anders mettra au coeur de sa philosophie la prise de conscience des dangers de l’aliénation par les médias poussant à l’ultra-consumérisme destructeur de l’écosystème planétaire; et, las des actions militantes inefficaces, Anders prônera à la fin de sa vie une sorte de terrorisme écologiste pour éliminer les ennemis de la planète et de l’humanité.

Ces solutions sont-elles à la hauteur? Ne retombent-elles pas, pour certaines, dans les vices de ce qu’elles dénoncent? La réponse d’Onfray sera sans concession et assez évidente: un non ferme  pour la première et un oui définitif pour la seconde.

Points forts

- Ce livre présente un point de vue intéressant sur la relation entre Heidegger et Arendt, qui ont été amants: elle l’aurait toujours aimé même après l’épisode pro-nazi; ce qui l’aurait poussée à produire une philosophie qui serait dans tous ses aspects en lien avec cette relation, forcément complexe, entre une femme juive allemande libre penseuse et un philosophe allemand qui ne s’est jamais vraiment départi du nazisme.

- Michel Onfray n’hésite pas à faire ressortir les difficultés qu’ont les élèves de Heidegger à voir les choses en face quant à sa compromission, faisant d’eux des êtres presqu’envoutés par le charisme du maître; surtout dans le cas d’Arendt et de Jonas qui irait, selon Onfray, jusqu’à plus regretter la mémoire de son professeur que celle de sa mère assassinée dans les camps! 

Points faibles

Michel Onfray argumente assez peu ses points de vue personnels égrainés çà et là, assez partiaux et fondés sur l’autorité d’un auteur plutôt que d’un autre, un peu perdus dans la masse des explications de texte.  

En deux mots ...

Dans ce Tome 10 de sa « Contre histoire de la philosophie » Michel Onfray n’y va pas par quatre chemins comme à son habitude, pour nous faire comprendre que selon lui Heidegger, philosophe allemand, le plus grand philosophe du XXème siècle ou en tout cas présenté comme tel, n’a pas hésité à collaborer avec les nazis, pour ensuite se faire passer pour un résistant « de l’intérieur », en 1945. Au minimum un fieffé menteur, ce qui est très gênant pour un philosophe, le personnage n’a jamais eu une once de remise en question, qu’elle soit privée ou publique, nous rappelle-t-il. 

Là où Onfray est excellent, c’est qu’il ne fait pas que de pointer une certaine hypocrisie générale de la communauté philosophique contemporaine à ce sujet, il fait en effet aussi ressortir clairement l’ascendance spirituelle qu’à pu avoir Heidegger sur de proches élèves qui ont vécu dans leur propre chair, en tant que juifs, tout ce que le Führer (le « chef », en l’occurrence Adolf Hitler, rien que ça) de leur maître souhaitait réserver aux gens de leur espèce. Même eux, à part peut-être Anders qui était finalement le moins proche du pygmalion professionnel de la philosophie, n’ont pas voulu voir l’insupportable: le producteur de la philosophie la plus marquante de la première moitié du XXème était lui aussi un nazi ou a minima, si on peut s’exprimer ainsi, un fervent supporter de cette idéologie. 

Très peu ont, comme Onfray, le courage d’oser de telles analyses en histoire de la philosophie. On ne saurait dire d’ailleurs si tout cela est complètement recevable mais ce qui est certain c’est que le tome 10 fait honneur au titre  de  l’immense somme qu'Onfray s’est proposé de réaliser. Vous voulez une histoire de la philosophie qui ne se complaît pas à répéter les poncifs académiques, eh bien vous l’avez!

Un extrait

« C’est Gunther Anders qui résume le mieux ce qui est advenu à l’homme pendant ce XXème siècle: il est devenu inutile etincertain. Qu’a fait l’homme à l’homme dans ce terrible XXème siècle? Il a été tué dans les tranchées de Verdun, massacré sous les balles révolutionnaires bolchéviques, torturé dans les camps léninistes, exterminé dans les chambres à gaz (…), étouffé par les choses, les objets, les produits de consommation, abruti par la propagande télévisuelle, radiophonique et médiatique, sorti du monde et transformé en zombie par ces instruments qui transforment le monde en fantômes. »

L'auteur

Michel Onfray fait partie de ces philosophes très médiatisés qui prennent régulièrement part aux débats du moment à la télé ou à la radio. Il a fondé l’université populaire de Caen en 2002, à travers laquelle il a produit un nombre énorme de travaux, notamment sa « contre histoire de la philosophie » dont le contenu a été diffusé sur France Culture et existe en livre audio.

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