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L'Archipel d'une autre vie

Makine mérite bien sa place à l'Académie Française
De Andreï Makine
Editions du Seuil

Lu / Vu par

Rodolphe de Saint Hilaire
Publié le 27 sep . 2016

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Au fin fond de la Russie extrême orientale se déroule sous nos pieds aventureux, la taïga, recouverte de son manteau neigeux, entrecoupée de vasières mouvantes. Hostile, glaciale, interminable, peuplée de loups et d'ours, cette Taïga omniprésente débouchera enfin,  au terme d'une "chasse à l'homme" interminable, sur la côte pacifique, face à l'Archipel des Chantars. Cette contrée du bout du monde, ou même l'aiguille de la boussole s'affole et perd le Nord, recèle un trésor d'amour et la promesse d'un bonheur éternel.  

C'est précisément là, au milieu de nulle part mais en pleine guerre froide, que les autorités soviétiques de l'époque - on est en 1952- ont décidé de simuler et d'anticiper la troisième guerre mondiale. Il s'agit de tester la capacité de résistance de quelques réservistes, sous officiers et soldats plus ou moins endoctrinés, dont une fraiche recrue, stagiaire en géodésie, soumis aux conséquences de l'explosion supposée d'une méga bombe atomique.

D'exercices de tirs approximatifs, en marches forcées exténuantes, exécutées sous des harnachements de survie extraterrestres, de mises au "trou" mi abris anti atomique en pleine terre, mi mitard sans eau ni air, notre petite troupe hétéroclite va se trouver tout à coup confrontée à une mission qui va s'avérer peu à peu pratiquement impossible : traquer et mettre la main sur un fugitif échappé d'un camp de prisonniers  tout proche.

La patrouille doit capturer un évadé "ennemi du peuple", dangereux criminel armé, à l'identité on ne peut plus floue, mi espion de l'Ouest mi déserteur nazi (on la découvrira à la fin, faisant tout le sel de cette poursuite infernale et sans retour).

Points forts

- Le sens de l'épique

Cette traque haletante, au milieu d'une nature vierge et dévorante, d'une proie sans visage mais néanmoins si présente que l'on perçoit son souffle brulant, nous tient en haleine pendant 220 pages non dénuées de poésie d'ailleurs. Il y a dans ce livre d'aventure aux accents politiques et ...écologiques du Michel Strogoff , le héros de notre enfance qui vécut 1 000 tourments le long d'un périple de 5 000 km en Sibérie orientale et en perdit les yeux.

- Une réflexion teintée d'émotion sur la disparition de certaines valeurs.

Ce roman raconte aussi la quête du bonheur poursuivie par Pavel, le jeune héros et victime à la fois, qui se refuse, au prix de 1 000 subterfuges, entre Amgoun et le fleuve Amour, à capturer le fugitif avant de découvrir la fragile éternité de l'amour (c'est le pitch!). Pavel est à la recherche d'une autre vie car tout  autour de lui, de nous, tout ce qui nous est précieux, est en train de s’effacer. Effectivement, la nostalgie nous gagne dans un monde en voie de disparition face "aux absurdités guerrières de l'histoire". Mais non voyons ! "La vie est belle et surprenante" disait Gorki, cité par l'auteur.

Points faibles

- La crédibilité

D'aucuns , et des plus sérieux, crieront à l'invraisemblance du récit. Comme s'il s'agissait d'un thriller ou d'un reportage en temps de guerre. Il est vrai que cet "Archipel "en a l'apparence par moments. Mais non, il ne s'agit pas de "l'Archipel du Goulag" mais d'un conte, d'une fable politique.

- Le style

D'autres doctes critiques dégoisent sans " masques " ( comprendra qui veut...) sur une écriture soi disant sèche et sans âme feignant d'ignorer que le français n'est pas la langue maternelle d'un auteur pourtant salué par Madame Hélène Carrère d'Encausse, sous la Coupole, qui sait quand même de quoi elle parle. La langue de Makine est acérée, sans fards, classique, en un mot . Cela ne plait pas à tout le monde. A nous plutôt, malgré quelques maladresses.

En deux mots ...

Sauvage et salvateur. Roman d'aventure énigmatique dont le titre prendra tout son sens dans un épilogue surprenant.

Une phrase

"A l'approche de cet ilôt, la mer fut éventrée, découvrant des boyaux de flux qui s'emmêlaient, bouillonnaient, formaient des ondes contraires. Notre radeau tourniqua, telle une brindille dans un ruisseau, et soudain ralentit dans un répit inexplicable".

L'auteur

Andreï Makine, écrivain français de cœur mais russe dans l'âme - on le surnomme le Tchekhov français - est né en Sibérie, en 1957. Docteur en Philologie Romane, il est refugié politique en France à 30 ans . 10 ans plus tard, il écrivait le fameux "Testament Français" qui lui valut le Goncourt et le Médicis, suivi d'une quinzaine d'ouvrages ; nous avions salué dans Culture Tops la sortie du "Pays du Lieutenant Schreiber", passé malheureusement un peu inaperçu.

Dans deux mois Makine sera intronisé à l'Académie Française. Beau parcours pour cet "idéaliste", modeste et courageux, épris de liberté et d'authenticité, chantre de la culture française.

Commentaires

Jacques Balme
Le 12 avr. 2018
à 11h44

J'ai lu ce livre d'un seul souffle, en imaginant l'ambiance politique lamentable de cette vieille URSS.

Cependant je me range aussi du côté de ceux qui mettent en doute la crédibilité du récit. Par exemple, le chapitre IV, où on suit cette équipe de 5 ou 6 bonshommes qui se montrent incapables durant des jours et des nuits de rattraper cette fugitive, alors qu'elle a seulement 200 mètres d'avance, quelquefois moins ! Et puis ils traversent sans arrét des rivières, plongent dans l'eau glacée, se font piéger comme des bleus par des embuches que cette pauvre femme a eu le temps de mettre en place on ne sait pas comment. Bref j'ai insulté leur bêtise et leur nullité.

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