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Les Insatiables

La France d'en haut au tribunal: un livre glaçant
De Gila Lustiger
Editions Actes Sud - 384 pages

Lu / Vu par

Valérie de Menou
Publié le 12 déc . 2016

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Sur une intuition, un journaliste décide de reprendre une affaire non élucidée survenue 27 ans plus tôt : le meurtre d’une jeune étudiante devenue escort-girl. Au cours d’une enquête menée avec pugnacité, il va découvrir un scandale sanitaire de grande ampleur : une usine chimique utilisait sciemment une molécule cancérigène, le chloracétal C5, provoquant la mort d’une quarantaine d’ouvriers. 

Points forts

- Le roman allie le suspense d’une enquête journalistique menée comme un polar à une fresque sociale implacable de la société française

-  Les failles de notre société sont présentées avec acuité : l’écart entre les élites, ces fameux « insatiables », et le reste de la population est saisissant; en particulier, la sensation de fracture  avec la province sinistrée par le chômage, luttant pour préserver ses emplois en occultant les risques professionnels.

- Dans le monde des puissants, celui de l’industrie, des politiques, de l’administration et des  lobbies, la corruption est à tous les étages : prostitution, meurtres, trahisons, trafic d’influence ou, tout simplement, silence. Le but ultime étant toujours le pouvoir et l’argent.

- Le journaliste est admirable de courage et de détermination alors même qu’il appartient à ce milieu privilégié qu’il rejette mais qu’il connaît : la figure tutélaire de son grand-père, lui ayant dit un jour qu’il fallait se salir les mains pour réussir, plane tout au long de l’intrigue.

- Un bel hommage rendu à ceux qui luttent pour la vérité, une forme de résistance, comme le médecin du travail qui tente de lancer l’alerte, en vain, et les journalistes d’investigation, combattants des ténèbres étatiques. 

Points faibles

La relation amoureuse de Marc, le héros, n’apporte pas grand-chose 

En deux mots ...

L’affaire de mœurs originelle du roman ne sert que de prétexte à une réflexion sur le pouvoir et ses compromissions, que ce soit dans le monde de l’industrie comme dans les sphères politiques. 

Il semble avéré que le chloracétal C5- encore utilisé- et destiné à fabriquer de la vitamine A synthétique à bas coût soit une molécule mutagène et cancérigène.

Il suffit de taper le nom sur internet pour retrouver le fait divers qui a inspiré Gila Lustiger. On découvre aussi qu’une spécialiste des cancers professionnels ayant sonné l’alerte depuis plus de trente ans sur des cas similaires, a refusé la Légion d’Honneur afin de dénoncer l’indifférence et l’impunité des « crimes industriels ». 

Cela n’est pas sans rappeler la célèbre affaire du Mediator, qui fait l’objet d’un film remarquable, « La fille de Brest »,  actuellement à l’affiche et relatant le combat sans merci du Dr Irène Frachon contre les laboratoires Servier et les autorités de contrôle sanitaire rétives à sanctionner une industrie moteur du pays et finançant la recherche… Sans oublier de précédents scandales tels que celui du  sang contaminé ou de l’hormone de croissance.

Il est toutefois stupéfiant de constater que dans encore bien des domaines, rien ne bouge vraiment. L’industrie manipule les pouvoirs publics, eux même tenus par des logiques financières,  et ce petit monde est très souvent intouchable. Il reste encore beaucoup de travail aux lanceurs d’alertes...

On ne peut malheureusement oublier la célèbre citation de Lord Acton: « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes méchants ».

Mais peut-on être grand avec de tels comportements? 

Un livre glaçant. 

Une phrase

« A quoi bon le nier : ces gens-là le fascinaient. Ces hommes qui, avec une assurance de somnambule, identifiaient toujours de nouvelles possibilités de gagner de l’argent l’éblouissaient tout autant qu’ils le dégoûtaient. Parce qu’ils se trouvaient au sommet de l’échelle du succès, ils se croyaient au-dessus de tout et estimaient souvent qu’ils pouvaient s’approprier de droit divin tout ce qui leur plaisait. L’espace le plus vaste leur paraissait toujours trop étroit, le succès le plus éclatant toujours trop modeste, le bénéfice le plus astronomique toujours trop insignifiant. Marc les appelait « les insatiables ». page 62

L'auteur

Gila Lustiger est un écrivain de langue allemande. Après une enfance à Francfort, elle a vécu en Israël puis s’est installée à Paris. Elle s’est fait connaître en 1998 avec « L’inventaire » qui dépeignait la dégradation des conditions de vie des persécutés du régime nazi et le comportement des « bourreaux », ceux qui veillaient au déroulement de la sélection. 

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