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ALGORITHMES, La bombe à retardement

Brillante dénonciation d’une société où tout serait géré par des algorithmes. Attention, c’est déjà commencé…
De Cathy O'Neil
Ed. Les Arènes 341 pages, 20, 90 euros, préface de Cédric Villani

Lu / Vu par

Françoise Thibaut
Publié le 11 fév . 2020

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

La description, très documentée, vécue et avérée, de la destruction des « liens sociaux » normaux, par une gestion mathématisée  préétablie, à partir d'expériences vécues, soutenue par une profonde réflexion sociologique et surtout assez visionnaire de ce qui est en train d'arriver. 

Le procédé est connu depuis les Années 40 (un autre siècle) : gérer toutes sortes de choses, d'éléments, d'individus, à partir de modèles mathématisés et de schémas préétablis, facilitant et accélérant la gestion. Commode, silencieux, invisible, le procédé s'est rapidement répandu par  l'argent, les luttes financières, bancaires, boursières.

Parallèlement, en fonction de l'évolution des sociétés, dans un contexte de guerre froide cela s'est étendu à la course aux armement, au repérages des activités et des individus « indésirables,  ou « dans le cadre ». Donc, on en arrive très vite au « classement » des gens ordinaires, des « citoyens » lambda  en tous domaines, Le commerce s'en mêle : argent, achats, dettes, chômage, déménagements, mais aussi scolarité ou son absence,  mode de vie, profil familial, loisirs...Enfin, tout.

Points forts

La couverture jaune canari est attirante. La belle et très intelligente préface  de Cédric Villani – du temps où il était un grand mathématicien – donne les bonnes clefs.

Très bien écrit, facile à lire bien que savant, très documenté, souvent hilarant par des exemples de résultats catastrophiques amenés par des classifications incongrues.

Elle décrit très bien le « milieu » financier new yorkais souvent vachard, puis s'interroge sur les mécanismes de la Bombe (p.31) :  Qu'est ce qu'un modèle ? Elle décrit ensuite (très bien aussi) le fonctionnement du Big Data, qui mène de manière implacable vers un monde à la Orwell dans lequel tout le monde est classé, répertorié, défini dès la naissance selon des critères établis à l'avance (par qui ? comment ?). Aucune éthique, aucun contrôle ni garde fou, encore moins une législation globale. L'anonymat des principes de classification est en lui-même inquiétant.

Points faibles

Les exemples sont surtout nord américains, ce qui est un peu agaçant.  Cette société paraît exagérément monstrueuse. C'est souvent répétitif. Mais ce récit  préfigure ce qui nous arrive, déjà commencé : Additionnez le principe fiscal de prélèvement à la source, relié à tous les comptes bancaires, et la réforme des retraites désormais «à points» et nous voilà dans une société innocente «algorithmée». Le classement scolaire, l'obligation de choisir son destin dans des cases informatiques alors qu'on est encore un enfant est un  autre exemple, de même qu'un merveilleux professeur aux méthodes trop originales est classé, via l'ordinateur, «inapte au service» et renvoyé.

En deux mots ...

Ce n'est pas un livre pessimiste ; il est plein d'énergie. Il signale  les «dommages collatéraux» de la gestion informatisée d'une société : l'angoisse scolaire ou au travail, les  exclusions préétablies, le renforcement des inégalités.

 Surtout la marge de plus en plus étroite de choix libres, le pillage de la vie quotidienne, devenue de moins en moins «privée».

Un extrait

A propos des prêts bancaires :…. »en passant par le système pair à pair, le prêteur peut établir  des corrélations de risque en fonction des quartiers, des codes postaux et des magasins les plus fréquentés par le demandeur...sans être jamais obligé de s'expliquer » (p.241)

L'auteur

Catherine O'Neil est une « bombe » en elle même : Dérangeante, d'une lucidité dévastatrice, cette mathématicienne de génie, obsédée par « les chiffres » depuis l'enfance, multi diplômée, est nommée professeur au Barnard Collège, lié à l'Université de Columbia. Son insatiable curiosité la fait bifurquer pour devenir analyste quantitatif pour un des plus gros gestionnaires de fonds spéculatifs mondiaux, passant ainsi de la théorie à la pratique, au sein de l'économie planétaire. Les opérations sur les nombres concernent en fait des milliers de milliards de dollars. Le brusque effondrement des marchés de l'automne 2008 lui ouvre les yeux sur le ravage humain de cette imprudente gestion algorithmique.

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