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CLIC-CLAC

Un roman décevant sur l’élaboration d’un film féministe
De Nathalie AZOULAI
Editions P.O.L 192 p. 17€

Lu / Vu par

Véronique Roland
Publié le 11 fév . 2020

Recommandation

2,0A la rigueurA la rigueur

Thème

Réalisatrice exigeante et de notoriété internationale, Claire est sur le point de tourner son dixième film. Dans cet opus, elle a pour projet de conjurer le grand mélodrame hollywoodien qu’elle regardait chaque année avec sa mère, laquelle vient de mourir : Nos plus belles années, de Sydney Pollack. Pour cela, elle veut vider de tout sentimentalisme la scène mythique des retrouvailles, et contrer ainsi ses illustres prédécesseurs : Pollack, donc, mais aussi Kazan (La Fièvre dans le sang) et Demy (Les Parapluies de Cherbourg). Une obsession qui la jette progressivement dans l’impasse : elle se perd dans d’hypothétiques scénarios qui ne la satisfont jamais, ses producteurs s’inquiètent, à force d’indications intenables son actrice tombe malade… Que cache ce parti-pris féroce d’anti-sentimentalisme qui bloque l’écriture du film et les acteurs ? Quelle blessure essaie-t-il de guérir ? Le film finira-t-il par voir le jour ?

Points forts

- Nathalie Azoulai s’essaie à parler d’amour autrement. Son personnage, qui exerce sa passion dans un milieu majoritairement masculin, où les grands films romantiques montrent des femmes abandonnées et transies, veut être le porte-drapeau d’une vision du cinéma et de la femme dépouillés de ces oripeaux.

- Pour peaufiner ce projet militant et esthétique, l’auteure invente à Claire une filiation imaginaire avec trois célèbres réalisateurs de mélos populaires, et donne la parole à leurs actrices : Barbra Streisand, Natalie Wood et Catherine Deneuve. Il ne s’agit pas d’une parole historique, appuyée sur des archives, mais d’un procédé destiné à nourrir la démarche. Chaque actrice fait des propositions dans le but de donner plus de vérité à la scène.

– A l’origine cachée de ce projet, il y a la mère de Claire. Claire veut venger cette mère elle-même abandonnée et jamais remise de la rupture, qui se vautre sans se lasser dans le visionnage de Nos plus belles années. Venger la mère, c’est inventer un autre cinéma, qui tue les pères du mélo, et une autre héroïne qui se détourne sans regrets de la passion éteinte.

Points faibles

- Le dénouement tient du miracle (d’ailleurs, c’est le mot employé par l’auteure). A une encablure de la fin, le temps s’accélère : le film sort de l’impasse, l’actrice guérit, les démangeaisons de la réalisatrice en mal de création la laissent tranquille… Le mérite en revient à l’acteur principal, Pierre, qui convainc Claire de coucher avec lui (par opportunisme?) et la rétablit ainsi dans une posture de femme désirable et désirante, de nouveau capable d’espoir dans le pouvoir du sentiment. Une magie à laquelle on ne croit guère. Le revirement tourne franchement au ridicule quand Claire, qui jusque-là ne portait que du noir, se met au total-look rose, telle une nouvelle Barbara Cartland. C’est tellement gros, qu’on se demande si Nathalie Azoulai ne fait pas soudain dans la parodie.

– Projet donné pour féministe, qui milite en faveur d’une femme dont l’amour n’est plus la seule grande affaire comme au XIXe siècle, et qui sort les actrices de la domination masculine en leur donnant la parole, le livre se conclut donc sur une contradiction : s’il suffit qu’un homme vous fasse jouir pour renaître et devenir créative, on retombe dans les clichés les plus plats, loin, très loin de la définition du Girl Power !

– Enfin, l’écriture souffre tantôt d’une sécheresse extrême, tantôt de grandiloquence, notamment quand le désir de Claire pour Pierre est évoqué par le biais de longs développements sur la dent cassée de son amant ou sur les fluides corporels...

En deux mots ...

– Il ne faut pas s’attendre à lire une «histoire » ni un « roman » au sens traditionnel du terme. Il ne faut pas s’attendre non plus à trouver beaucoup de fond à ce livre assez snob et élitiste. Clic-Clac stimulera des lecteurs intéressés par la face intellectuelle du processus créatif. Les autres trouveront l’ensemble trop sec, voire inintéressant, même si le retournement final et les relations mère-fille apportent un peu de relief. Je me suis beaucoup ennuyée.

Un extrait

« J’ai écrit cette scène contre une autre scène mais attention pas une scène dont on se vante, pas une scène de cinéphile issue du grand cinéma, celui dont vous avez l’habitude, celui dont on parle, celui dont je parle partout, tout le temps qui me précède et me talonne. Ce n’est ni du Besson, ni du Bergman, ni même du Kubrick ou du Hitchcock. Loin de là. »

L'auteur

Née en 1966 à Nanterre, Nathalie Azoulai est scénariste pour le cinéma et la télévision, auteure d’ouvrages pour la jeunesse et romancière. Elle s’est fait remarquer pour la première fois par l’ouvrage Mère agitée  (Seuil). Ont suivi notamment  Les Manifestations  (Seuil) et  Titus n’aimait pas Bérénice  (P.O.L) qui a obtenu le Prix Médicis 2005. 

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