Culture-Tops soutient nos amis les libraires

Livres/BD/Mangas

Crénom, Baudelaire !

La vie du poète Charles Baudelaire racontée dans un portrait enlevé où tout est vrai mais revisité
De Jean Teulé
Mialet et Barrault - 430p. - 21 €

Lu / Vu par

Véronique Roland
Publié le 12 nov . 2020

Recommandation

2,0BonBon

Thème

Jean Teulé maîtrise l’art de se nicher dans la vie de personnages connus et complexes, souvent scandaleux, qu’il s’approprie de façon personnelle, littéraire et ludique au terme d’un travail sérieux de documentation. Montespan, Charles IX, et du côté des poètes monumentaux Rimbaud, Verlaine et Villon sont autant d’exemples réussis de ces biographies narrées déjà publiées par Teulé où sa patte et son oeil ne se laissent jamais oublier. Alors, on dit : Chic ! Baudelaire par Teulé ne peut que nous surprendre.

Sacré surprise, en effet, pour ceux des lecteurs qui idolâtrent Baudelaire poète mais ignorent tout ou presque de son parcours et de son tempérament. Déclarant sans détour qu’il admire l’oeuvre mais trouve l’homme détestable, Teulé ne toilette pas : l’Everest de la poésie, comme il l’appelait récemment dans une interview, est présenté sous un angle antipathique. Un être misogyne, misanthrope, cousu d’habitudes vicieuses. Mais le portrait n’est pas monolithique : cette âme noire et tourmentée sait être sublime, Baudelaire souffre sans repos de son perfectionnisme artistique et de la médiocrité de son époque. La maladie le poursuit, l’accable et finira par l’atteindre au coeur de son génie des mots en le rendant aphasique. Bref, Baudelaire, c’est une vie de teigne mais aussi de lutte par l’art contre la vulgarité.

Points forts

En tant qu’objet littéraire, Crénom, Baudelaire !, s’inscrit dans la veine des précédents portraits brossés par Jean Teulé. On retrouve sa manière propre, c’est-à-dire une langue parfaitement rodée qui mêle avec réussite codes actuels, langue d’époque et citations. Ce choix formel crée à la fois de la surprise, de l’énergie, de l’humour et un petit scandale littéraire qui ne fait pas de mal – trop de respect n’aurait pas plu à Baudelaire. Des poèmes extraits de Les Fleurs du Mal sont habilement insérés dans des chapitres qui en imaginent ou retracent la genèse – même si, souvent, on préférerait que ces poèmes gardent leur mystère vénéneux plutôt que de recevoir l’éclairage cru et réaliste de l’anecdote.

Habile aussi, et très vivante, l’inscription de cette vie de Baudelaire dans le Paris de l’époque – , une ville en pleine mutation, qui imprégnera Les Fleurs de ses bruits, ses hurlements, ses saignées d’urbanisation –, et la vie culturelle. Des estaminets aux salons, tout un cortège de grands artistes du XIXe apparaissent sous la plume rieuse et sensible de Teulé comme autant de personnages quotidiens qui côtoient et admirent leur soleil noir insupportable et génial.

Points faibles

On ne peut pas parler de points faibles mais on peut ne pas aimer l’angle du livre et sa langue qui bouscule. On peut trouver que les choix formels de Jean Teulé se répètent un peu d’un livre à l’autre – est-ce ce qu’on appelle un « style » ? – et laissent une vague impression d’interchangeabilité de ses people revisités. Parfois, on pourra se demander aussi dans quelle mesure trop de modernité dans la langue n’est pas gratuite vu le sujet et qui est la vedette du livre : Baudelaire, ou l’auteur ?

En deux mots ...

Un livre jubilatoire qui résiste à la tentation hagiographique et donne vie à un monument de la poésie française. Notre respectueux imaginaire baudelairien en prend un coup. La vérité sans doute aussi.

Un extrait

"Biftons jetés sur le cuivre du comptoir de bar et y délaissant la monnaie, les deux [ Baudelaire et Jeanne Duval ] rejoignent la piste où le poète torché interpelle les danseurs en leur recommandant de s’enivrer. Aux oreilles d’une petite blanchisseuse provinciale montée à Paris et qui complète son maigre salaire en se faisant au gré des bals marchande de plaisir, aux tympans d’une vieille duchesse venue s’encanailler, parmi des poils poussés aux lobes de bourgeois rêvant d’affaires mirifiques, à quelques voyous sournois à l’écart reluquant des sacs, Baudelaire, s’époumonant, clame à tous sa doctrine : Enivrez-vous, il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui vous brise les épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve".

L'auteur

 Né en 1953, Jean Teulé entre en 1978 à L’Echo des Savanes et travaille à partir de photos qu’il redessine. En 1990, après avoir reçu pour ses innovations un prix au Festival de la Bande Dessinée, prix qui – dira-t-il – lui donne l’impression d’être mort, il abandonne cette première carrière, fait un temps des expériences télévisuelles puis choisit de se consacrer à l’écriture. Il a publié chez Julliard quatorze romans, dont Rainbow pour Rimbaud, Ô Verlaine, Le Magasin des suicides, Le Montespan, Charly 9, Je, Villon, et Entrez dans la danse.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.