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Enfant terrible

L’inventaire d’une enfance malheureuse, la solitude du plongeur de fond : à ses millions de spectateurs sur les cinq continents, le cinéaste ajoutera bientôt des millions de lecteurs !
De Luc Besson
XO Editions, 2019, 453 pages

Lu / Vu par

François Garçon
Publié le 03 fév . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

            L’autobiographie d’une des figures les plus médiatisées du cinéma français, du producteur-réalisateur français ayant signé, avec une régularité métronomique, parmi les plus gros succès commerciaux de ces trente dernières années.

Une famille égarée, des grands-parents alcooliques, deux parents infantiles, immatures, quasiment illettrés, un père cogneur (sur sa femme), etc. A l’inventaire de l’enfance malheureuse, rien ne manque dans cette autobiographie que signe Luc Besson. Un récit à la première personne qui déglingue tous les clichés, idées-reçues, légendes urbaines sur le personnage, tant le déroulé de sa vie est ponctuée de drames familiaux. A découvrir cette enfance où le petit Luc, quatre ans, s’endormait non dans les bras de sa mère (indifférente), ou de son père (absent), mais entre les pattes d’un lion de 80 kilos, on n’hésite plus à ranger l’histoire de Luc Besson entre Oliver Twist et Poil de carotte.

            Par le menu, l’auteur nous raconte sa double passion pour les animaux et les bandes dessinées,  comment il vient au cinéma (qu’il avoue découvrir assez tard, pour n’aller que rarement dans les salles), son acharnement à faire des films et les ruses employées pour mettre le pied dans la porte du 7ème Art. Rien n’est facile, et c’est un euphémisme, pour qui n’a pas les connexions familiales, scolaires, ou la bonne fortune qui facilitent la montée sur le podium. A force de malice et d’obstination, Luc Besson y parviendra, et de quelle manière !

Points forts

             Jamais, l’auteur ne gémit ni ne se plaint. Au fil des années, on suit l’éducation à la dure d’un garçon qui, pour ses géniteurs, est un fardeau. Il y a du Antoine Doinel, l’adolescent des 400 Coups, chez Luc Besson; comme de juste, son père ouvrit un night club à cette enseigne.

            Les films de Luc Besson, multimillionnaires en spectateurs et plébiscités sur les cinq continents par les publics les plus vastes, prouvent que le talent cinématographique ne s’apprend pas sur les bancs d’une école et, qu’en l’espèce, il procède du miracle.

            L’ouvrage ne nous épargne aucune des humiliations que les critiques cinématographiques firent subir à Luc Besson. A lire certaines scènes, notamment la réception du Grand Bleu au festival de Cannes en 1988, on comprend non le ressentiment, mais la haine que le cinéaste voue à cette profession qui, croit-elle, fait triompher un film ou, avec son venin, le foudroie. Et force est d’admettre que l’animosité de Besson à l’encontre de tant de plumitifs acharnés à le détruire, ne paraît ni exagérée, ni totalement infondée.

            Sans probablement en être bien conscient, l’auteur nous livre encore de précieux détails sur son niveau d’exigence professionnelle. Le Grand bleu, avec tant de lieux de tournage dans les coins les plus improbables de la planète, renseigne sur la détermination du personnage, sur son refus de s’en laisser compter et, malheureusement aussi pour ses producteurs, son refus de compter. Le tournage de Subway dans les couloirs du métro parisien, et notamment les combines qu’il conçoit pour filmer sans l’autorisation de la régie, est aussi amusant que palpitant.

Points faibles

      Emporté par sa vindicte à l’encontre de ceux qui l’ont délaissé, sous-estimé ou trahi, Luc Besson accorde peu de crédits à ceux qui, inversement, convaincus par sa fougue et son talent, l’ont aidé à triompher de beaucoup d’obstacles. On pense notamment aux techniciens (chef-opérateur), ingénieurs du son, compositeur. On aurait apprécié de savoir comment il avait rencontré Eric Serra, Sophie Schmidt ou Carlo Varini, dont la valeur ajoutée semble peu contestable dans les succès du Dernier combat, de Subway ou du Grand bleu. L’autobiographie aurait gagné en grandeur et élégance si avait été mise en avant la contribution de la petite tribu d’individus très doués dans chacun des films qu’a signé Luc Besson.

            On regrette encore que le témoignage s’interrompe sèchement avec la sortie du Grand bleu.

En deux mots ...

Un livre à mettre entre les mains de tous les apprentis cinéastes, et de ceux qui larmoient un peu vite faute d’avoir obtenu leur énième avance sur recettes.

Un extrait

            « Le patron de RCA nous ramène, Pierre (Jolivet) et moi, en voiture. En passant vers la Madeleine, on voit une grande affiche du nouveau spectacle de Chantal Goya.

-          C’est nous qui produisons, et ça cartonne ! nous dit le patron avec un sourire.

Aussitôt, je m’indigne, du haut de mes 20 ans. Comment, lui, le mélomane, passionné de free jazz, connaissant par cœur les œuvres de Miles Davis jusqu’à Weather Report, peut-il s’abaisser à travailler avec cette chanteuse de pacotille ?

Le gars me regarde avec un sourire bienveillant et me dit :

-          Tu sais, Luc, c’est grâce à Chantal Goya que j’ai pu mettre de l’argent dans ton film.

Sa phrase claque dans ma tête, comme un coup de marteau. Je viens de prendre une leçon. J’ai réagi comme un petit con de Parisien sectaire, de bobo râleur qui ne tolère que ce qu’il a autour de son nombril. Le négatif ne crée rien, seul le positif est une porte ouverte sur le possible (…) Tous les grands artistes que j’ai rencontrés par la suite avaient cette attitude, cette ouverture : Karl Lagerfeld, Moebius, Jean-Paul Gaultier, Herbie Hancock, pour n’en citer que quelques-uns. En une phrase, j’ai compris que le succès d’une personne était une promesse pour tous les autres. Depuis ce jour-là, j’ai beaucoup de respect pour Chantal Goya, et je la remercie de m’avoir permis de finir mon film » page 307.

L'auteur

Luc Besson est aujourd’hui le cinéaste français probablement le plus connu au plan international. Multimillionnaires en spectateurs, beaucoup de ses films sont devenus des monuments pour le grand public que comblent des œuvres haletantes, construites sans forcément beaucoup de réalisme ou de souci psychologie. Amoureux du cinéma de Bergman et d’Apichatpong Weerasethakul, passez votre chemin ! Si Luc Besson connaît actuellement des déboires financiers et commerciaux, tout porte à croire qu’il s’en remettra. 

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