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ET SI ON RECOMMENÇAIT PAR LA CULTURE. Plaidoyer pour la culture européenne.

A quand Notre Dame de l'Europe?
De Jean-Noël Tronc
Ed. du Seuil, 221 pages

Lu / Vu par

Jean-Noel Dibie
Publié le 02 mai . 2019

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L'incendie de Notre Dame de Paris a fait resurgir des évidences, comme l'importance de la culture dans notre Histoire et dans nos vies. Comment en tenir beaucoup plus compte au niveau de l'Europe? Le livre de JN Tronc ouvre des pistes intéressantes.

Thème

Ce livre, écrit par le directeur général de la Sacem (Société des auteurs compositeurs et éditeurs de musique) aurait pu n'être qu'un ouvrage de circonstance dans l'intraitable débat européen sur le droit d'auteur. Habilement, Jean-Noël Tronc en a élargi le périmètre à la problématique de la souveraineté culturelle européenne, doublement menacée : en interne par les instances européennes ; en externe, aujourd'hui par les américains et demain par les chinois et autres puissances émergentes.

Pour soutenir sa thèse, « la culture, trop longtemps écartée, est le meilleur remède contre la crise que traverse l'Union européenne », l'auteur s'appuie sur une triple conviction : l'Europe s'est construite sans la culture ; l'opposition culture / numérique est aussi fausse que dangereuse ; la souveraineté numérique est nécessaire aux équilibres de l'Europe. Essentiel au rayonnement politique et économique d'une Europe, riche de sa diversité culturelle, la culture est indispensable à l'effacement des fractures divisant européens de l'Ouest et de l'Est.

L'état des lieux des blocages de l'Europe culturelle, dressé par Jean-Noël Tronc relève, autant des malentendus entre les acteurs de la culture et ceux des Technologies de l'Information, que de l'association qui s'est opérée entre l'idéologie libertaire et les développements exponentiels de l'informatique. Ces deux lignes de forces ont contribué à la perte de la souveraineté numérique de l'Europe. En outre, JN Tronc veut voir dans l'Europe sans culture, l'aboutissement d'une volonté politique constante : en 1957, le traité de Rome ignore la culture ; les espoirs d'une Europe réunie et souveraine, nés en 1989 après la chute du mur de Berlin, ont fait long feu ; l'extension des compétences de l'UE à la culture par le traité de Maastricht, de 1992, demeure symbolique. Il en est de même des symboles de l'identité culturelle de l'Europe : un drapeau dont les étoiles ne reflètent pas le nombre d'Etats membres ; une monnaie, dont les billets évitent toute référence culturelle ou historique à l'Europe millénaire ; un hymne emprunté à la musique classique la plus consensuelle. Peut-il en aller différemment d'une Europe dont le cadre juridique et économique s'articule autour d'un grand marché, où le consommateur compte plus que le citoyen ?

Ces données posées, Jean-Noël Tronc revient à sa préoccupation première : le débat sur le droit d'auteur, modèle retenu par 24 des 28 Etats de l'U.E.  Directeur général d'une société d'auteurs, il se devait de promouvoir la gestion collective.

A l'issu de ce plaidoyer pro domo, Jean-Noël Tronc s'attache aux potentiels des industries culturelles, puissant moteur de développement et acteurs essentiels de la mutation numérique : secteur d'emploi pour la jeunesse ; peu délocalisables, essentielles à l'aménagement des territoires ; exportatrices, mais exposées à la concurrence mondiale... Confrontées à deux logiques difficilement compatibles, la diversité culturelle et la globalisation, ces industries sont soumises aux attaques constantes de concurrents qui, animés par la logique libertaire de la Silicon Valley, voient un obstacle à la liberté de créer dans le droit d'auteur, comme dans tout mécanisme de soutien à la création. Cette culpabilisation libertaire dissimule les stratégies de conquête des GAFA, le gigantisme de ces multinationales ayant été favorisé par les européens sabordant leurs puissants opérateurs publics de télécommunications, au nom du libéralisme. La souveraineté numérique européenne n'est plus. Cela est d'autant plus préoccupant que toutes les grandes puissances, à l'exception de l'Europe, conduisent d'ambitieuses politiques d'influence culturelle au moyen de dispositions protectionnistes et expansionnistes.

Pour conclure, Jean-Noël Tronc fait quelques propositions, d'une part pour une nouvelle souveraineté numérique européenne, d'autres part, pour renforcer les industries culturelles européennes.

Points forts

  • Une documentation, complétée par 14 annexes, et des rappels à des expériences vécues, enrichissent et illustrent la réflexion de l'auteur

Points faibles

  • Cet ouvrage étant un essai dans lequel un auteur défend une thèse, je n'ai pas de point faible à signaler, sur le fond.
  • Par contre, il est parfois difficile à lire. Dommage.

En deux mots ...

Je suis d'autant plus attentif au travail de Jean Noël Tronc que j'ai activement participé à la création d'un espace européen de l'audiovisuel et à l'affirmation de la diversité culturelle de l'Europe, de la fin des années 90 au début des années 2000.  Cette lecture est venue enrichir mes convictions européennes, mais aussi confirmer mes inquiétudes quant aux réponses apportées aux attentes sociales et culturelles des citoyens européens, trop souvent regardés par les politiques comme des consommateurs.

Un extrait

Ou plutôt cinq:

Page 21 / « Je voudrais plaider pour que, cette fois-ci, en reprenant la formule apocryphe de Jean Monet, on « commence par la culture ». Parce que ce qui tue l'Europe est son absence d'âme et le déni de son identité. »

Page 45 et 46 / « ... les industries culturelles et créatives (ICC) européennes occupent une position puissante au sein de notre économie. ... 539,5 milliards d'euros de revenus annuels et plus de sept millions d'emplois ... la culture est le troisième employeur d'Europe... »

Page 145 / « Acteurs européens de la culture et du numérique doivent s'unir pour défendre ensemble la souveraineté européenne. »

Page 171 / « ... une partie importante de la valeur économique créée par les plateformes Internet est due à l'utilisation de produits culturels, sans qu'elles contribuent vraiment à leur financement. »

Page 187 / « La perte de souveraineté numérique de l'Europe est d'autant plus grave que les centaines de milliards de profits qu'accumulent les grandes plateformes Internet américaines leur permettent des dégager les investissements nécessaires pour prendre de l'avance dans tous les secteurs d'avenir »

L'auteur

Né à Paris en 1967, Jean-Noël Tronc est diplômé de l'ESSEC et de l'IEP Paris. Après un cabinet de conseil américain et le commissariat au plan, il est chargé de la politique publique du secteur numérique auprès de Lionel Jospin, Premier ministre. Chez Orange il se confronte à l'effondrement de l'industrie européenne des télécommunications, PDG de Canal+Overseas il s'investit dans l'action audiovisuelle extérieure. Depuis 2012, il dirige la Sacem. 

Ce sont là autant d'expériences qui ont enrichi cet essai sur l'Europe culturelle, qui s'inscrit dans la continuité de nombreux articles de JN Tronc.

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