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Ils ont trahi Allah : blasphème, homosexualité, masturbation, athéisme… ces tabous qui tuent la religion musulmane

Un essai courageux et didactique à lire et à partager !
De Malik Bezouh
Editions de l'Observatoir, Janvier 2020, 269 p. 19 €

Lu / Vu par

Bertrand Devevey
Publié le 21 mar . 2020

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Thème

Evoquer l'Islam aujourd'hui conduit moins à évoquer les préceptes du Coran que ses interprétations intégristes, les crimes commis au nom de la "vrai foi", les replis communautaires et leur justification religieuse.  Malik Bezouh, qui est spécialiste de l'Islam en France, veut démontrer dans cet essai que ces "dérives" dénaturent le message du prophète au point de menacer "de trahir Allah" et de conduire, comme l'avait prédit Nietzsche, "à la mort de Dieu". Il nous propose une lecture de ces nouveaux tabous de l'Islam, mettant en parallèle des faits divers souvent dramatiques et une lecture "théologique" du Coran. Tout l'intérêt de l'exercice est de mesurer la distance entre la parole divine et son interprétation, effectuée à partir des Hadiths - paroles du Prophètes-  et des fatwa -avis formulés par des théologiens-juristes, "gardiens de la foi".

Pour l'auteur, ces lectures interprétatives, depuis la fin du 19ème siècle, puis plus particulièrement depuis les années 70, ont enfermé la lecture du Coran dans un mode de régulation sociale identitaire et anti occidental. L'essai aborde successivement les questions de blasphème, de relations sexuelles, du désir et du plaisir, de l'apostasie... ces tabous qui tuent, au sens propre comme au sens figuré, la religion et en entravent une pratique apaisée.

Points forts

· Un livre bien construit, qui développe chaque chapitre  avec des références historiques et religieuses propres à la culture musulmane, tout en restant enraciné dans le présent et ses pratiques plus ou moins communautaristes.

· Un exposé qui va chercher dans l'histoire de France, de l'Europe, de la colonisation, les racines de ces nouvelles lectures de l'Islam, de sa difficulté à accepter la remise en cause du fait religieux - remise en cause favorisée en France par l'esprit des Lumières, puis la Révolution et les affrontements qui ont accompagné la séparation de l'Eglise et de l'Etat au début du 20ème siècle.

· Beaucoup d'exemples précis viennent illustrer le propos, en particulier sur les prises de position récentes des "théo-juristes" musulmans qui affirment des principes moraux, sociaux, religieux et "judiciaires" dont on a peine à croire qu'ils puissent encore traverser les esprits au 21ème siècle. Il souligne également l'emprise des mouvements wahhabites et des persécutions qu'ils ont entraînées pour les pratiquants d'autres courants de l'Islam.

· Une intéressante (mais aussi atterrante par leurs conséquences) analyse des pratiques religieuses dans les pays les plus fervents - comme l'Arabie Saoudite, le Yémen, l'Afghanistan, l'Egypte, le Pakistan, la Tchétchénie, ou encore certains pays d'Afrique du Nord - qui s'appuie à la fois sur l'exégèse des textes religieux, la sociologie et la psychanalyse en particulier pour comprendre le rejet de l'homosexualité - considérée comme un dégénérescence occidentale- , le maintien d'une société patriarcale et ce que Bezouh qualifie de "gynopathie", c'est-à-dire la peur et de rejet du féminin.

Points faibles

* La première partie, "Dieu est humour", est un peu déroutante en première lecture. Ne vous laissez pas désarçonner pour autant car elle explique très bien en quoi le rire et le recul de la caricature aide à apprivoiser l'idée de Dieu comme "coach personnel" plus que comme dictateur des consciences et régulateur social. Ce qui fait dire à Bezouh que les caricatures de Mahomet pourraient être une chance pour l'Islam.

 * Certes, il faut faire abstraction des superlatifs que l'auteur utilise à profusion pour qualifier les dérives horrifiques de l'islamisme ou les pensées éclairantes de ces philosophes et poètes qui ont fait, dans le passé, de la civilisation arabo-islamique en orient, une civilisation tolérante et raffinée.

* Il faut aussi reconnaître que ne pas être de culture musulmane fait découvrir des auteurs, des penseurs, des poètes, des théologiens, des journalistes, des personnalités dont les noms n'évoquent que peu de choses. Cela peut atténuer (pour nous "mécréants") l'évidence des démonstrations car nos références culturelles sont autres. C'est une petite frustration qui ne retire rien à la qualité de l'exposé mais que d'autres lecteurs curieux ressentiront peut être plus ou moins !

En deux mots ...

Cet essai vise à confronter les interdits religieux les plus visibles de l'Islam contemporain avec les sources théologiques que sont le Coran et les Hadiths du Prophète. Il propose des parallèles intéressants avec la religion chrétienne et l'évolution de ses interdits  (et leurs conséquences) au cours de l'histoire. A la lente décomposition du droit de prendre ses distances avec Dieu, incarné dans la censure, des lois répressives, des crimes encouragés par les gardiens "de la vraie foi", au risque "de la mort de Dieu", Malik Bezouh oppose une lecture du Coran et une pratique religieuse "inspirée" de la philosophie soufie. Cette vision d'une pratique intériorisée, très spirituelle, tolérante et parfois qualifiée d'ésotérique, née au XII/XIIIème siècle, est actuellement violemment combattue par les salafistes et les wahhabites notamment ces dernières années en Egypte, en Turquie et en Irak. Ce courant spirituel eut pour brillant ambassadeur un certain Omar Khayyâm, savant, philosophe et poète qui vécut probablement à la fin du XIIème siècle. 

Dans une actualité qui mélange pratique religieuse, force de régulation sociale et de revendication identitaire, on ne peut que souhaiter que cet essai courageux et didactique ait une audience qui dépasse les milieux intellectuels français, voire européens.

Un extrait

"Une fraction de ces Français dits récents considère, à tort, les caricatures de Mahomet comme une stigmatisation de la religion musulmane, alors qu'il s'agit d'une manifestation, somme toute classique, de l'esprit voltairien dans sa triste splendeur. Inversement, beaucoup d'observateurs […] n'ont pas connaissance de la crise profonde de la conscience du monde arabo-musulman […] perdurant depuis le XIIIème siècle et qui fait obstacle à l'événement d'un courant de pensée islamo-rationaliste-réformiste. " P 26

 "Oui, l'irrévérence religieuse, le blasphème, le rire du sacré, la négation de Dieu et l'apostasie, filles de la modernité occidentale, inquiètent le monde musulman, et plus particulièrement , sa frange conservatrice." P97

 "Or, aux quatre coins de l'Orient Islamique, nombre de musulmans […] accomplissent le rituels du jeûne plus pas crainte du qu'en-dira-t-on que pour satisfaire Allah."P 193

"Nous devons donc en finir avec la "théreur", c'est-à-dire l'insufflation de la foi par la peur de la Transcendance ou du regard pesant du corps social, vecteur de toutes les aliénations." P 211

"Qui peut croire un instant que des avis religieux élaborés entre les VIII et le XIIème siècle par des exégètes, certes honorables, sont encore pertinents dans nos sociétés modernes ? " P 225

"On le voit, les gardiens du temple de l'orthodoxie religieuse s'appuient sur l'appareil judiciaire répressif des Etats arabes totalitaires pour écraser toute forme de contestation théologique". P 235

L'auteur

Malik Bezouh est physicien de formation et spécialiste des rapports entre les musulmans, l'Islam et la France. Il étudie le poids des représentations sociales dans la religion, les facteurs et les freins à l'intégration des musulmans dans la société Française. A ce titre, il préside l'association Mémoire et Renaissance, qui vise à faire découvrir l'Histoire de France aux populations issues de l'immigration. Il est l'auteur de la Crise de la conscience arabo-musulmane, et France-Islam le choc des préjugés.

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