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Kibogo est monté au ciel

Superbe roman d’une formidable conteuse. Au Rwanda, croyances ancestrales, colons évangélisateurs, montagne sacrée...
De Scholastique Mukasonga
Gallimard, 160 pages, 15€.

Lu / Vu par

Serge Bressan
Publié le 06 juin . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

  Encore, toujours le Rwanda pour décor. Une terre asséchée, le sorgho et les haricots n’y poussent plus, à l’horizon la montagne sacrée (elle sera frappée par la foudre)… On glisse dans le temps : en 1931 au royaume du Rwanda, le roi Musinga a été destitué- il refusait le baptême. Conséquences de cette destitution : une conversion massive de la population, baptêmes à la chaîne (qui, pour nombre, d’entre-eux se révéleront acte de résistance). En 1943, quand commence Kibogo est monté au ciel, surgit une rivalité : d’un côté, Kibogo le fils du roi qui s’est sacrifié, foudroyé en haut du mont Runani, de l’autre le Yézu des missionnaires, le fils de Dieu- et la question définitive : lequel des deux est véritablement monté au ciel ? Oui, la question demeure, la réponse varie : lequel des deux a fait revenir la pluie, cette pluie qui sauve le pays de la sécheresse, de la famine ? Ne serait-ce pas peut-être Maria de la chapelle ou la prêtresse de Kibogo- toutes les hypothèses méritent d’être envisagées…

Au fil des pages, on croise des sorcières et des missionnaires, les anciens aussi sages que malins et des pères blancs- tous connaissant bien sûr l’art et la manière de demander la pluie aux nuages ! La montagne sacrée, la montagne en feu est omniprésente, toute entière dans une histoire oubliée, on lit : « Parfois, une petite fille oubliée aux pieds de la conteuse et qui avait refusé de s’endormir comme les autres engrangeait dans sa mémoire, sans bien les comprendre, les mots enchantés du conte »… Dans les replis de la colline, la lutte est implacable, d’un côté la tradition ancestrale et les devins du Gisaka, de l’autre les colons évangélisateurs- les « padri » belges… Et au final, une autre question- définitive, celle-là : à quel(s) dieu(x) se vouer ?

Points forts

 -En trois temps et quatre chapitres (« Ruzagayura », « Akayézu », « Mukamwezi » et « Kibogo »), Scholastique Mukasonga mêle et oppose les prêches des pères blancs à longue barbe et les récits transmis aux mères qui les racontent chaque soir à la veillée.

-La tonalité particulière du récit, conséquence d’un art unique dans la captation du moindre détail chez la romancière.

-Le rappel à tous les mal intentionnés qu’on ne subtilise pas de sa culture tout un peuple- une vérité que Scholastique Mukasonga écrit ainsi : « Maintenant, Akayézu en était certain, ce n'était pas l'histoire des juifs que racontait la Bible, pas même celle de Yezu, mais celle des Rwandais ».

-Le style aussi gracieux que lumineux qui rappelle que, encore plus qu’une écrivaine, Scholastique Mukasonga est une formidable conteuse.

Points faibles

-Un petit regret, simplement : la brièveté (à peine 160 pages) du roman. Mais est-ce vraiment un point faible ?...

En deux mots ...

D’un côté, les croyances ancestrales ; de l’autre, la colonisation et l’évangélisation et leurs conséquences : l’écrivaine franco-rwandaise Scholastique Mukasonga raconte, une fois encore, « son » Rwanda et celui de ses ancêtres. Avec Kibogo est monté au ciel, elle nous offre non seulement un roman impeccable mais aussi une satire imparable avec une pointe d’humour et un conte envoûtant. Un livre à lire en priorité…

Un extrait

- Kamanzi, notre sous-chef, est venu pour prendre nos enfants. Le colon l’avait payé pour ça. Il lui avait donné une montre, des lunettes, une bouteille de porto, deux touques pleines de pétrole, un coupon de tissu pour sa femme et ses filles. Il a pris les enfants de Gahutu, de Kabogo, de Nahimana et de beaucoup d’autres. Et même des petits qui n’avaient pas dix ans. Il les a amenés dans le champ du colon. C’était pour cueillir les fleurs qu’avait plantées le colon. Des fleurs avec des pétales blancs et un cœur tout jaune. Le sous-chef avait dit : ‘’Les fleurs, c’est pour la guerre. Nous autres les Rwandais, on nous a dit : on doit faire des efforts pour la guerre, la guerre des Belges, la guerre des Anglais, la guerre des Allemands, la guerre de tous les Blancs’’… 

- Vos contes pour les veillées, disaient les pères, nous les conservons pour vos enfants et surtout pour vos petits-enfants quand ils seront évolués, civilisés, lettrés. Alors nous leur expliquerons ce que vos histoires voulaient vraiment dire et que vous étiez incapables de comprendre parce qu’elles annonçaient notre venue pour vous révéler le vrai Dieu.

L'auteur

Née le 20 décembre 1956 dans le sud-ouest du Rwanda, dans la province de Gikongoro au bord de la rivière Rukarara, Scholastique Mukasonga est une écrivaine franco-rwandaise. En 1959, les premiers pogroms contre les Tutsi éclatent au Rwanda, et l’année suivante, avec sa famille, elle se retrouve « déplacée » dans une région de brousse. Elle fréquente le lycée puis l’école d’assistante sociale, y obtient son diplôme, et en 1973 sur le conseil de ses parents, elle s’enfuit au Burundi pour échapper aux persécutions. En 1992, elle arrive en France et devient assistante sociale à l’université de Caen. Deux ans plus tard, trente-sept membres de sa famille sont assassinés lors du génocide de Tutsi- elle ne trouvera la force de retourner au Rwanda que dix ans plus tard. A son retour, elle écrit son premier livre, Inyenzi ou les Cafards - une autobiographie qui paraît en 2006. Suivront La Femme aux pieds nus (2008, finaliste du National Book Award), L'Iguifou (2010), Notre-Dame du Nil  (2012, prix Renaudot- adapté au cinéma par Atiq Rahimi et sorti sur les écrans en février 2020), Ce que murmurent les collines (2014), Cœur tambour (2016), Un si beau diplôme (2018) et son dernier roman en date,  Kibogo est monté au ciel - paru en France au début du confinement consécutif à la pandémie causée par le Covid-19. 

Dans un entretien à www.lemonde.fr accordé en septembre 2019, Scholastique Mukasonga avait confié : « Il fallait que j’écrive, comme Primo Levi, pour sauvegarder l’histoire de mes proches. Mes livres sont leurs sépultures, leurs tombeaux de papier. Le drame du génocide, c’est aussi que vous avez des morts, mais pas de corps. En France, loin d’eux, j’étais devenue une voleuse de deuils. J’errais dans les églises de ma ville normande à la recherche de funérailles d’inconnus pour pleurer mes proches. (…) L’écriture s’est alors imposée comme l’espace où leur rendre hommage ».

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