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La dernière rose de l’été

Bulles Hitchcockiennes
De Textes et Dessins : Lucas Harari
Editions Sarbacane, p. 188, 29 €

Lu / Vu par

Dominique Clausse
Publié le 10 oct . 2020

Recommandation

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Thème

Léo Linsky est un écrivain méconnu, qui gagne sa vie en travaillant dans un lavomatique parisien. Un jour, il tombe par hasard sur son cousin Sylvain, qui va lui proposer d’occuper sa villa du sud de la France, pour surveiller le bon déroulement de travaux. Du jour au lendemain, Léo va passer de la grisaille parisienne au soleil d’une petite île méditerranéenne. L’occasion lui est ainsi donnée de profiter de la douceur de vivre locale et de se remettre à l’écriture dans un cadre enchanteur et propice à la création.

Dès son installation, il va être fasciné par la magnifique villa contemporaine de ses voisins. Puis, peu à peu, la fascination du lieu va se muer en espionnage de ses occupants, un père et sa fille. De façon plus ou moins inconsciente, il va quitter ce rôle d’observateur au profit de celui d’acteur dans la vie de ces étranges voisins. Une ambiance de polar s’installe alors très vite, entre meurtres et violences familiales. Léo va se retrouver pris au piège de son propre voyeurisme, en succombant au charme vénéneux de son étrange et inquiétante voisine.

Points forts

On plonge très vite dans cette BD, pour n’en ressortir qu’à la fin des 188 pages suivantes. Lucas Harari rythme sa BD comme un film d’Alfred Hitchcock, le célèbre maître du suspens. On pense en particulier à Fenêtre sur Cour où James Stewart espionnait son voisin d’en face ; mais aussi à d’autres grands cinéastes de polar, comme Brian de Palma, et son Body Double, qui avait doublé le voyeurisme du héros d’un grand exercice de manipulation.

Lucas Harari est un dessinateur virtuose, et sa BD un petit chef d’œuvre graphique. Les décors sont somptueux, l’intrigue est bien menée, sans temps morts, avec juste ce qu’il faut de fausses pistes. Les personnages secondaires sont savoureux (comme le flic de service, ou les autochtones très « amicaux ») et le travail de cadrage des images évoque en permanence un polar de cinéma. Lucas Harari alterne des passages très denses avec des petites cases qui se succèdent sur un rythme rapide et des pleines pages somptueuses et très épurées. Les dialogues sont minimalistes, comme pour ne pas ralentir ce rythme graphique.

Il faut aussi prendre le temps de déguster toutes les petites pépites que Lucas Harari dissémine dans sa BD. Quelques exemples : le ferry qui va amener Léo sur l’île s’appelle l’Hybris (l’Hybris, en grec, annonce un déchaînement de violence). Tout au long du récit, Léo lit Martin Eden de Jack London, et Harari flirte avec la mise en abyme de son récit dans celui du célèbre écrivain, jusqu’au clin d’œil final. Un dernier exemple, le titre de cette BD est inspiré de celui d’une chanson de Nana Mouskouri, qui commence par ces mots : « Si demain tu cueilles une rose dont le cœur est déjà fané » ; ce qui n’est pas sans lien non plus avec le récit. Bref, un bel exercice d’écriture virtuose.

Points faibles

On peut reprocher à cette BD un certain classicisme. Le déroulé de l’intrigue donne une impression de « déjà-vu » dans le domaine, certes très codifié, du Polar. Tous les personnages principaux nous évoquent des images classiques du genre : le héros, écrivain inconnu et un peu raté ; l’héroïne, jeune fille vénéneuse mais aussi fragile ; le père protecteur obsessionnel ; le flic, pas si idiot qu’il en a l’air … Harari a tendance à empiler tous ces clichés du roman noir, sans forcer son talent de scénariste créatif. On a le sentiment que ce qui l’intéresse dans le processus créatif est ailleurs.

En deux mots ...

Comme le prouvait sa précédente BD, L’aimant, toujours aux éditions Sarbacane, Lucas Harari est un jeune auteur doué et ambitieux. L’aimant est une BD complexe - un peu trop à mon goût - et un peu froide qui laissait déjà éclater tout son talent. La formation de l’auteur, entre architecture et arts décoratifs, transpire dans ses choix graphiques. Il aime soigner ses décors. C’était particulièrement vrai dans l’aimant, dont l’intrigue était « architecturale ». Cela se confirme dans ce polar, où les décors sont un élément essentiel de l’intrigue et de l’ambiance. En seulement deux albums, Lucas Harari a déjà imposé sa signature : un graphisme en mouvement, soutenu par des décors soignés et une véritable intelligence d’écriture. Avec seulement deux albums parus, il rentre déjà, en ce qui me concerne, dans la liste des auteurs à suivre.

Une illustration

L'auteur

(d’après le site BDGest)

Lucas Harari est né à Paris en 1990, où il vit toujours. Après un passage éclair en architecture, il entreprend des études aux arts décoratifs de Paris dans la section image imprimée, dont il sort diplômé en 2015. Sensibilisé aux techniques traditionnelles de l’imprimé, il commence par publier quelques petits fanzines dans son coin avant de travailler comme auteur de bande dessinée et illustrateur pour l’édition et la presse. L’Aimant est sa première bande dessinée publiée.

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