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La femme révélée

Un roman puissant sur la vie d’une femme libre et passionnante
De Gaëlle Nohant
Grasset 384 pages. 22 euros.

Lu / Vu par

Marine Baron
Publié le 28 fév . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Une femme américaine déserte son foyer dans les années 1950. Elle laisse derrière elle une situation financière enviable ainsi que son mari. Elle laisse également son petit garçon, Tim, en prenant soin de lui écrire un mot pour lui promettre qu’elle reviendra. Elle se réfugie d’abord en France, munie de son appareil photo et de quelques bijoux. Elle fait l’expérience de la solitude, de la clandestinité, des arnaques de ceux qui profitent de sa condition de femme étrangère seule et en fuite. Mais elle parvient à se créer peu à peu un rôle et une place. Une nouvelle vie commence pour elle. 

Points forts

- Un suspense très souvent présent qui donne envie de lire le livre jusqu’au bout. Les premières pages sont brillantes et piquent d’emblée la curiosité. Comment la narratrice a-t-elle pu faire un choix aussi radical et à une telle époque ? Comment peut-elle avoir autant de cran ? Retrouvera-t-elle son fils ? Pourquoi a-t-elle réellement fui ? L’intrigue tient en haleine et l’histoire parvient à intéresser le lecteur jusque dans ses dernières lignes. 

- Les descriptions des différents personnages, et plus particulièrement des femmes, sonnent juste (les portraits des deux prostituées dont l’une ressemble à Louise Brooks sont des monuments), la lucidité de la narratrice, les réactions de chacun analysées au scalpel font de cette histoire un plaisir de lecture.

Points faibles

Quelques longueurs, peut-être, sont à déplorer dans la première partie… Mais le rythme soutenu revient dès le chapitre 6.

En deux mots ...

Un roman puissant et très bien écrit sur la vie d’une femme libre, paradoxale et passionnante.

Un extrait

“ À la réception de l’hôtel, la patronne au regard de fouine est en grande conversation avec un livreur de primeurs. Elle a forcé sur le maquillage, comme on repeindrait un immeuble en train de s’effondrer. Le rouge à lèvres qui bave aux commissures de ses lèvres sans chair, les boucles d’oreilles et les sourcils redessinés au crayon trahissent un souci des apparences qu’elle n’applique pas à son hôtel. Elle attrape la clef que je lui tends et l’accroche au tableau. Tout est poisseux ici, les meubles et les gens. Je lui demande la direction de la place de la Madeleine. Même s’il y a longtemps que je parle et lis le français, mon accent du Midwest chahute les syllabes et bute sur le genre des noms. Quand la gérante me répond, elle avale la moitié des consonnes et je dois déployer une concentration épuisante pour la comprendre. Pendant qu’elle m’indique la direction à grand renfort de gestes, le livreur à la casquette enfoncée sur les yeux lui lance :
— Dis-moi, la Petite Mère… tu loges des Amerloques maintenant ?

Elle répond en plissant les yeux que sa réputation a dû franchir l’Atlantique. Ils partent dans un fou rire. Le livreur enlève sa casquette pour nous saluer et repart, sa cargaison de légumes sous le bras, vers la gare Saint-Lazare. Je suis soulagée de retrouver l’air libre et la rue. Je me retourne vers l’hôtel minable où j’ai pris une chambre, parce qu’il faut bien s’installer quelque part. Il transpire la crasse et l’avarice. Si j’y restais, je sens qu’il finirait par déteindre sur moi.

Hier, arrivant en train du Havre à la nuit tombée, j’étais brisée de fatigue. J’ai erré longtemps aux abords de la gare, dans ce mélange de faux clinquant et de sordide, et j’ai fini par décider de m’échouer ici. J’avais envie de pleurer. J’ai tendu quelques billets français à cette femme en échange d’un mauvais lit, d’une chambre aux murs de papier, d’un bidet et d’un lavabo sans eau chaude. Je me console en me disant que la dégringolade entre mon ancienne vie et ce lieu est si vertigineuse que ceux qui sont à mes trousses ne penseront pas à m’y chercher. ” pp 11-12.

L'auteur

Gaëlle Nohant, née en 1973, a étudié les lettres et publié, outre La Femme révélée, trois romans : L’Ancre des rêves, Éditions Robert Laffont, 2007, La Part des flammes, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2015 et Légende d'un dormeur éveillé, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2017 (Prix des Libraires 2018). Elle a également écrit un recueil de nouvelles, L'Homme dérouté, Éditions Géhess, 2010, ainsi qu’un essai, Le Rugby club toulonnais, paru aux Éditions EPA en 2008.

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