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La filière

Une enquête où la réalité dépasse la fiction : exceptionnel !
De Philippe Sands
Albin Michel, octobre 2020 - 488 pages - 22, 90 €

Lu / Vu par

Bertrand Devevey
Publié le 16 fév . 2021

Recommandation

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Thème

La Filière est une enquête historique singulière qui mêle intimement quatre récits : celui de la vie d'un haut dignitaire autrichien nazi, celle de la quête de réhabilitation de la mémoire d'un père, celui de sa confrontation avec la vérité, celui enfin de la réalité et des raisons possibles de l'exfiltration des nazis avec l'aide du Vatican, à l'aube de la guerre froide. 

Otto Wächter est un sportif accompli, avocat ambitieux, qui découvre le national socialisme naissant au début des années 30 à Vienne. Son adhésion aux thèses hitlériennes, à la réunification entre l'Allemagne et l'Autriche, antisémite convaincu, vont le conduire à devenir un dignitaire nazi, investit de hautes responsabilités politiques et administratives. Il sera gouverneur de Cracovie dans la Pologne occupée - ordonnateur de la création de son ghetto. A Lemberg (aujourd'hui Lviv en Ukraine), sous les ordres du Gouverneur Hans Frank, il créera une division SS, puis deviendra gouverneur d'une région d'Ukraine, la Galicie. L'avancée des armées soviétiques le conduit en Italie, à Berlin, puis de nouveau en Autriche, où il finit par disparaître à la capitulation de l'Allemagne. Réfugié dans les alpes autrichiennes, survivant avec l'aide de sa femme, il échappera à l'arrestation pour sa participation aux crimes de déportation et exécutions des Juifs des territoires placés sous son autorité. Il rejoindra I'Italie dans l'espoir, pense-t-on, d'être exfiltré en Amérique du Sud. Sa mort brutale survient en 1949 alors que l'étau semble se resserrer autour de lui.

Cette histoire si précisément décrite est distillée des mémoires de sa femme Charlotte, qui a accompagné son ascension et sa chute avec les mêmes convictions nazies.  Sa fuite et son exil sont révélés par ses carnets "intimes" et des mémoires écrites afin de protéger l'image de l'être aimé - criminel de guerre au sens de  la justice internationale, aux responsabilités controversées. Avec l'aide de Horst, un des fils d'Otto et de Charlotte, puisant à ces sources, épluchées, décodées, croisées avec d'autres archives et témoins de l'époque, Philippe Sands s'attache à documenter ses responsabilités pendant la guerre et à élucider, entre 1945 et 1949, années d'exil d'Otto Wächter, ses liens avec la communauté allemande et dignitaires nazis en fuite, notamment à Rome, et à résoudre le mystère de sa mort.

Points forts

Comme Retour à Lemberg, le précédent ouvrage de Philippe Sands, La filière présente de nombreux points forts.

D'abord il mêle la reconstitution de la vie de personnages anonymes ou connus, avec une période de l'histoire complexe, troublée, finalement épouvantable quant à ses conséquences humaines et politiques.

Sur le thème sensible de l'adhésion et du partage de l'idéologie nazie dans ce couple ambitieux et emblématique, Philippe Sands se garde de jugements à l'emporte pièce, mais décrit les faits et les sentiments. L'exégèse des écrits, lettres, journaux intimes, mémoires, de Charlotte Wächter, des formules codées, l'interprétation des documents manquants et détruits, permettent une reconstitution stupéfiante par sa qualité et sa précision.

Cet ouvrage est aussi une quête de vérité : celle de ce fils, Horst Wächter, né en 1939, et qui a à peine connu son père. Mis en relation avec Philippe Sands par le fils du gouverneur SS de la Pologne - Hans Frank (personnage central de l'extermination des Juifs de Pologne, et du livre Retour à Lemberg), Horst va faire part de son souhait de connaître la vérité- ou de disculper son père - sur le rôle qu'il a joué dans les crimes effectués sous son autorité pendant la seconde guerre mondiale. Ce jeu de la vérité et de la preuve, de la responsabilité et de la sanction morale et judiciaire,  va animer les relations de Philippe Sands et Horst Wächter pendant plusieurs années, comme autant de chapitres dans l'ouvrage.

Ce livre, à travers les personnalités croisées d'Otto, de Charlotte et d'Horst, les réactions hostiles de sa famille à cette recherche de vérité, pose la question de la résilience d'un peuple par rapport à une idéologie qui fut embrassée largement pendant 15 ans, jusqu'à l'indicible. Sur ce plan encore, Philippe Sands fait preuve de beaucoup de finesse et de retenue.

Enfin, ce livre s'intéresse à ce qui fait son titre : La filière ! Que faisait Otto à Rome en 1949, qu'attendait-il de ses relations avec l'évêque Aloïs Hudal, avec les "camarades" retrouvés là bas ? Dans une enquête décrite pas à pas, Sands nous fait découvrir les liens du Vatican avec les services secrets américains, soviétiques, anglais … une brassée de personnages qui ont tous existé sous des identités changeantes. Ces hommes (et femmes) de l'ombre ont engagé, à Rome, en Argentine, et ailleurs, la guerre froide avec des anciens nazis blanchis et recyclés dans l'espionnage ou l'influence. Incroyable éclairage étayé de preuves, de témoignages et de rencontres aussi improbables qu'authentiques !

Points faibles

Ce livre est une enquête extrêmement minutieuse et documentée, comme en témoignent les 60 pages de sources, références bibliographiques et autres index. Le nombre de personnages cités est vertigineux, les liens sont complexes - au fil des époques, des lieux et des circonstances. Lecture détendue et dilettante : oubliez ! Ce livre se consomme avec passion (de l'histoire) et concentration ! Heureusement, il comporte, en ouverture, un index des principaux personnages !

En deux mots ...

Alternant le présent de la vie du couple (des années 30 à 49) et le présent de l'enquête menée avec ce fils en recherche de "vérité" (des années 2013 à 2019), accompagné d'une iconographie nombreuse, ce  livre, comme le Retour à Lemberg, est exceptionnel à plus d'un titre. Pour la recherche historique, pour l'époque considérée, pour le sujet, pour le tact avec lequel il est traité, pour les efforts déployés afin de concilier la mémoire d'un père et la vérité historique, pour élucider une énigme sur un personnage important de l'appareil nazi, pour éclairer de faits, de témoignages et de sources sures (dont John Le Carré, qui fut "espion" en Italie pour le CIC - ancêtre de la CIA) cet épisode extrêmement trouble de l'exfiltration - ou de la réhabilitation d'anciens nazis, notamment criminels de guerre, pour combattre l'emprise soviétique grandissante dans l'Europe d'après- guerre.

S'il reconnaît par ailleurs qu'il n'est ni le seul ni le premier à s'intéresser à "la Filière" (The Ratline en anglais), il apporte à sa connaissance des faits aussi concrets que documentés.

Selon les termes de Sands, ce livre pourrait s'interpréter aussi comme "une histoire d'amour nazi". Si elle n'avait pas son atroce fardeau de morts, elle serait digne d'un scénario de film ou de roman épique "sur les méandres de la vie d'un homme en fuite et des efforts de sa femmes pour l'aider à échapper à la justice." (P 254)

Combinant la rigueur de l'enquête, la plongée dans une époque, le respect des sentiments des protagonistes, la distance nécessaire, le mystère et le suspens, la construction et la révélation d'une thèse... ce livre est plus édifiant qu'un roman policier !

Un extrait

"Les papiers collectés par Charlotte Wächter rassemblent des souvenirs privés, mais ils sont aussi un plaidoyer, une tentative d'exonérer Otto. Je savais que des documents manquaient, ses dossiers de travail par exemple, que Charlotte, ou son fils Otto junior, avaient jetés dans le lac de Zell. Je me doutais aussi  que les lettres et les journaux avaient été expurgés, Horst y avait d'ailleurs fait allusion. Sa démarche était une variation filiale du projet de sa mère, il reproduisait ses désirs, mais il mettait les accents ailleurs. "Aucun document signé n'établit que mon père a ordonné des peines de mort" disait Horst". P 25

"En un sens, je faisais partie du même monde que Wächter". Je fus surpris par cette remarque de mon voisin David Cornwell, plus connu sous le nom de John Le Carré, auteur de romans d'espionnage portant sur la guerre froide. Ne doutant pas de son savoir, je lui avais demandé de m'aider à comprendre ce monde de l'après-guerre mis en scène par les dossiers du CIC. [Services secrets américains, devenus CIA]… "En principe, nous étions aussi des chasseurs de nazis, nous passions au peigne fin les camps de personnes déplacées, nous débriefions les nombreux réfugiés, un boulot lamentable - je l'ai décrit dans Un pur espion, qui est entièrement inspiré de cette période." P 297 et 29

Albuquerque, 2018 […] "La scène était improbable. J'étais à Albuquerque, je prenais le thé avec le fils d'un agent américain dont l'employeur, la CIA, était responsable à la fois de la traque d'Otto Wächter et du réseau d'espionnage qui avait peut-être tenté de le recruter. Lorsque j'ai rencontré Horst  la première fois, je ne pouvais l'imaginer. " P 360

L'auteur

Né en 1960, Philippe Sands est un avocat franco-britannique, professeur de droit à l'University College de Londres. Il a contribué à la naissance du Tribunal Pénal International de La Haye, et y a plaidé la défense des Droits de l'Homme dans les conflits de ces 30 dernières années. Il a publié deux livres qui ont fait sensation en Angleterre, afin de dénoncer l'absence de base légale de l'intervention américaine en Irak en 2003, et sur la "justification" légale de la torture à Guantánamo.

Son précédent essai ou "roman" "Retour à Lemberg" a été élu en 2016 meilleur livre de l’année au British Book Awards  (année de l'édition originale en langue anglaise), et en 2018 Prix du livre européen avec une mention spéciale du jury, Prix spécial du livre de géopolitique, Prix Montaigne.

Son travail de mémoire sur la seconde guerre mondiale a fait l'objet de très nombreuses émissions  et podcasts, dont the Ratline Love, Lies and Justice on the Trail of a Nazi Fugitive, titre anglais de La Filière, aux Etats Unis et en Europe.

Le clin d'œil d'un libraire

Librairie LE PASSAGE à Lyon. Les épidémies n’y passent pas, la culture si !

Passer le message, passer les idées, passer la culture, c’est-à-dire transmettre c’est le concept premier de cette librairie bien connue du cœur du Lyon historique. Mais cette institution de la capitale des Gaules c‘est aussi un passage très fréquenté du 2e arrondissement. Le PASSAGE est donc un lieu d’échanges privilégié qui a su résister à la pandémie grâce à une clientèle fidèle et qui n’a cessé de s’agrandir depuis 20 ans. Le clic et collect a permis d’éponger une partie de la chute des ventes (une partie seulement...) grâce au dévouement des 9 libraires de l’équipe.

« Les gens se sont habitués à commander ou à réserver les ouvrages. Avec 23 000 références surtout littérature et sciences humaines, on est centré sur littérature de création proposée par des éditeurs indépendants comme les Editions de Minuit ou P.O.L. On a toujours voulu défricher les nouvelles voies de la pensée… » confie Mathieu Baussart, co-directeur de cette librairie dans la force de l’âge (fondée il y a 20 ans !).

Bonnes lectures, nous repasserons vous voir dès l’ouverture des petits « bouchons », c’est écrit.

Librairie LE PASSAGE, 11 rue de Brest 62002 Lyon tel 04 72 56 34 84.

Texte et interviews réalisés par Rodolphe de Saint-Hilaire pour Culture-Tops.

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