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L'Aiglon - le rêve brisé de Napoléon

Un portrait du fils de l'Empereur, historiquement fiable et chaleureusement humain
De Laetitia de Witt
Tallandier - 496 p. - 24.90€

Lu / Vu par

Hélène Renard
Publié le 26 oct . 2020

Recommandation

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Thème

L'enfant né de Napoléon et de Marie-Louise, en mars 1811, titré Roi de Rome, aurait dû être le rêve incarné de Napoléon : fonder une dynastie. Mais le rêve s'est mué en cauchemar.  Si l'auteur reprend ici les éléments historiques déjà traités par des historiens réputés certes mais déjà anciens (entre autres Jean de Bourgoing, Frédéric Masson, Octave Aubry, Henri Welschinger) elle apporte un regard tout à fait neuf sur un personnage au destin tragique, trop souvent réduit à sa légende, dont elle explique d'ailleurs comment celle-ci se met en marche. Elle divise son étude, de manière complète, en quatre parties : l'héritier impérial ; le prince exilé ; Duc de Reichstadt ; de la politique à la légende. Elle attache grande importance, non sans raison, aux personnes chargées de l'éducation du jeune garçon : la gouvernante, Madame de Montesquiou, puis le gouverneur à Vienne  Maurice de Dietrichstein (l'auteur a eu accès à sa correspondance ). 

Elle redresse aussi  l'image de l'impératrice Marie-Louise, qui avait sans doute bien des excuses de ne pas se montrer une mère exemplaire...  de même que celle de l'Empereur d'Autriche qui avait toutes les raisons de ne pas laisser d'autonomie à son petit-fils tout en ne le retenant pas véritablement prisonnier comme on l'a trop souvent écrit.  Chaque période de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse, jusqu'à la mort (Napoléon II meurt à 21 ans  en 1832) est minutieusement documentée et relatée.  Elle termine par "la revanche de la postérité"  évoquant à la fois l'immense succès de l'Aiglon d’Edmond Rostand et le lugubre retour des cendres aux Invalides voulu par Hitler.

Points forts

Laetitia de Witt sait parfaitement passer d'un registre à l'autre : elle a l'art de résumer les grands événements  historiques, sans trop de détails, pour permettre au lecteur de bien situer le contexte ; et, à l'inverse, elle sait donner juste ce qu'il faut de détails sur la vie quotidienne des personnages (précisions vestimentaires, alimentaires, extraits de lettres, etc.),  pour  nous les rendre vivants et, le plus souvent, attachants.

L'ouvrage offre également des reproductions (une dizaine) des principaux tableaux du jeune prince souvent commandités pour la propagande impériale. Car l'auteur sait combien l'iconographie attachée à l'Aiglon se montre un élément historique à part entière.

Points faibles

On peut regretter l'absence d'un arbre généalogique pour les lecteurs qui auraient du mal à situer qui est qui, tant dans la famille Bonaparte que dans celle des Habsbourg, sachant que Napoléon avait 4 frères et 3 soeurs, que François 1er d'Autriche a eu 4 épouses et 13 enfants, et que tous ont eu des descendants !

En deux mots ...

Aucun livre sur l'Aiglon n'était paru depuis plus de trente ans. Celui-ci a toute chance de faire événement : grâce à des travaux récents et des documents nouveaux, Laetitia de Witt offre une étude complète (avec 30 pages de notes), démêlant le mythe de l'Histoire. On appréciera surtout son attitude : elle n'accuse pas, elle ne voue personne aux gémonies (contrairement à d'autres historiens qui ont "assassiné" Marie Louise ou François 1er d'Autriche ...) , non, elle, sans parti pris, cherche surtout à approfondir la psychologie des personnages, pour mieux comprendre  les raisons de leurs choix et de leurs attitudes. Sachant que nul n'est tout blanc ou tout noir, elle apporte les nuances utiles. Grâce à cela, elle nous donne un portrait à la fois rigoureux et émouvant, historiquement fiable et  chaleureusement humain.

Un extrait

"Pendant longtemps, les historiens français, en particulier ceux de l'aube du XXe siècle, ont réduit le programme éducatif du fils de Napoléon à une manœuvre politique de l'Autriche visant à le transformer en prince autrichien ; méthode à leurs yeux insoutenable dans un contexte de revanche sur l'Allemagne. Ce jugement fait oublier l'essentiel, c'est à dire la bonne qualité de sa formation. Ils prétendent qu'on lui a fait oublier le français et occultent la place majeure accordée aux langues dans une éducation qui apparaît en tout point en ligne avec celle des princes de son temps. Reste à voir quel comportement adopte le jeune élève face à un enseignement pour le moins exigeant. (p. 256)

Parmi les conflits qui rongent peu à peu le jeune prince figure celui entre sa soif d'action et son respect profond de l'ordre établi. Il ne faut pas s'y tromper. S'il est faux de dire que l'histoire de son père lui a été cachée, rappelons que toute son éducation a consisté à prouver que les qualités qui ont permis à Napoléon de s'élever sont aussi celles qui ont précipité sa chute, à commencer par son ambition démesurée. ... Franz, pendant plusieurs mois, connaît des phases d'exaltation qui se mue en désespoir né de l'attente. Il y a bien en lui deux personnalités opposées. Celle publique, du prince autrichien soumis à la volonté impériale et qui mène une vie de cour apparemment satisfaisante, faite de promenades et de bals. De l'autre côté, il y a la personnalité cachée, celle de l'homme qui ouvre son coeur à Prokesch (son ami polonais), qui dévoile sa sensibilité, ses réflexions, son désir d'agir et ses craintes d'être inférieur à sa race. Celui-là tremble d'angoisses et d'attentes..." (p. 340)

L'auteur

Bien que jeune historienne, Laetitia de Witt, titulaire d'un doctorat en histoire, n'en est pas à son premier ouvrage puisqu'elle a déjà fait paraître Le Prince Victor Napoléon (Fayard, 2007), biographie remarquée de son arrière-grand-père. C'est dire qu' apparentée à la famille Bonaparte, elle a grandi parmi  "les souvenirs napoléoniens [qui] ont accompagné mon enfance sans que j'y prête une réelle attention" (le Prince Victor Napoléon est le dernier fils du roi Jérôme, frère de Napoléon, et de Catherine de Wurtemberg),  parenté qui  ne nuit nullement à son objectivité...

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