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Le jihadisme français, quartiers, Syrie, prisons,

Une véritable enquête de terrain pour un phénomène dangereux
De Hugo Micheron, préface de Gilles Kepel
Gallimard coll. Esprits du monde, 402 p. 22€

Lu / Vu par

Paul Lelièvre
Publié le 12 mai . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Le jihadisme est un concept de la religion musulmane que nous connaissons tous aujourd’hui car il s’est fait connaître du grand public depuis le début des années quatre-vingts sous sa forme radicale dite de « guerre sainte ». La doctrine que cette version du jihadisme renferme est pourtant mal connue et souvent schématique même sous la plume des « spécialistes » qui ne connaissent souvent rien des territoires et des populations au sein desquels elle se développe. Dans ce livre Hugo Micheron a enquêté au coeur de ce milieu pendant cinq ans et rapporte ses analyses et entrevues.

Points forts

- L’auteur va effectivement au coeur des quartiers, en Syrie et en prison. C’est une véritable enquête de terrain, c’est rare.

-       La confrontation par l’auteur des théories foucaldiennes à la réalité des prisons françaises est le passage le plus marquant, à notre avis, de ce livre. Il met à mal les théories qui conçoivent la prison comme un monde fermé sur lui-même et hermétique au monde extérieur, véritable évangile des intellectuels français qui tentent de comprendre l’enfermement. Il pointe un terrible défaut qui explique une faiblesse française : l’incapacité de regarder en face un phénomène sans y plaquer à la hâte un catéchisme philosophique qui, au départ, ne prétend même pas décrire une quelconque réalité contemporaine du monde des prisons. Foucault a forgé un travail entièrement théorique, et l’assumait. Il était grand temps d’arrêter de confondre ses théories avec la réalité du monde carcéral et c’est chose faite. il était temps effectivement, car si l’on veut comprendre le radicalisme qui se répand comme une tâche d’huile, notamment dans les prisons, il faut comprendre un tant soit peu ce qu’il s’y trame.

-       Le lien intrinsèque qui existe entre certains territoires, les types de populations qui y vivent et le développement du phénomène de radicalisation jihadiste est clairement montré et démontré dans ce livre.

-       On voit comment le terrorisme apprend de ses erreurs et comment il devient de plus en plus conscient de lui-même. Le jihad conçu comme violent doit mieux se vendre auprès des populations qu’il veut enrôler, viser plus juste quitte à frapper moins souvent. Le Malin est de plus en plus malin, il faut le prendre au sérieux et bien comprendre que son but n’est pas simplement de faire vaciller la République démocratique française mais bien de la faire disparaitre au profit d’un Califat universel. « Soumission » de Houellbecq quoi que l’on pense de ce livre… cette lecture revient à la vue des propos de certains radicalisés rapportés dans ce livre.

Points faibles

- Les solutions pour lutter contre le phénomène de radicalisation restent malgré tout très intellectualisées et donc très vagues… cela ressemble à un vilain défaut exposé et dénoncé par l’auteur lui-même, c’est ce qui fait que cet excellent livre n’est pas non plus complètement une révolution.

En deux mots ...

Le jihadisme n’est pas ou plus un phénomène de cité porté par des racailles idiotes. C’est une lame de fond prête à se changer, quand son heure sera venue, en un terrible tsunami qui détruira la République. Que faire ? Comment faire ? Peut-être commencer par regarder le phénomène de près et en face. C’est ce qu’a le mérite de proposer ce livre.

Un extrait

« Décontextualisé, dés-historicisé, le jihadisme est réduit à une « révolte » abstraite, une mode fascinant les âmes malsaines ou fragiles que la prison, inévitablement, accueille ou fabrique en son sein… Par conviction ou par facilité, pareilles billevesées ont privé décideurs et citoyens des moyens de comprendre les modalités d’une menace qui plane sur la France, l’Union européenne et la zone euro-méditerranéenne. »

L'auteur

Connaisseur des banlieues, arabisant, Hugo Micheron s’est immergé pendant près de deux ans dans le monde carcéral. Il est postdoctorant auprès de la chaire d’excellence Moyen-Orient Méditerranée de l’université Paris Sciences et Lettres (École normale supérieure) et enseigne à Sciences Po.

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