Culture-Tops soutient nos amis les libraires

Livres/BD/Mangas

Le traité Théologico-politique ou Traité des autorités théologique et politique

Relire aujourd’hui Spinoza, une réflexion bien utile sur les relations Etat-Religions-démocratie-liberté d’expression-équilibre des pouvoirs… Étonnamment moderne !
De Baruch Spinoza
Garnier Flammarion - 380 pages - 5,80 €

Lu / Vu par

Paul Lelièvre
Publié le 30 jan . 2021

Recommandation

4,0En prioritéEn priorité

Thème

Spinoza est déjà frappé de herem, sorte d’excommunication de la communauté religieuse juive, lorsqu’il met sous presse l’un des deux seuls ouvrages qu’il publiera de son vivant, Le traité théologico-politique ou TTP pour les intimes. L’essai sera censuré quatre ans plus tard dans toutes les Provinces-Unies, ancêtres des Pays-Bas, tout simplement parce que son auteur affirme que l’Ancien Testament est une chronique de la vie et des mœurs des Hébreux, de Moïse à la destruction du Premier Temple, écrite dans sa totalité ou presque par l’historien Esdras, que les préceptes qui s’y trouvent peuvent se déduire de la Lumière Naturelle de la simple Raison et qu’avoir une interprétation personnelle des Écritures ou encore de ce qu’enseignent les religions quelles qu’elles soient est une liberté inaliénable, essentielle à la paix de l’État et à la piété même, tant que cette opinion n’est pas séditieuse.

Points forts

-         Dans ce livre, on découvre l’immense courage qu’a eu Spinoza d’oser dire ce qu’il pensait de l’Ancien Testament et de ce qu’en font ceux qui vouent un culte mystique à sa lettre. Il trouvait cela simplement ridicule, cela lui a valu d’être rejeté par sa communauté, mais peu lui importait, ce qu’il était certain d’avoir fondé en raison et justifié avec la rigueur des mathématiques, valait toutes les communautés du monde. La rigueur et la vérité scientifique avant tout, la vérité pas comme un dogme mais comme une hygiène de la vie de l’esprit, de la vie tout court. Au XVIIème siècle et parfois encore aujourd’hui dans certaines contrées ou face à certaines personnes fanatiques, affirmer aussi courageusement ce que l’on pense, comme l’a fait Spinoza dans ce livre, relève de l’héroïsme

-         Le TTP est le premier traité politique de l’époque moderne qui défende ouvertement la démocratie, ça n’est pas rien.

-         Spinoza jette les bases de la laïcité dans cet ouvrage mais aussi de ce que doit être la liberté d’expression qui n’est pas sans limites, la religion doit être étonnamment civique, soumise au pouvoir de l’État, elle le renforce en le justifiant sans pour autant se confondre avec lui, la liberté d’expression est possible jusqu’à ce qu’elle exprime une forme de sédition avec le pouvoir politique de quelque manière que ce soit, alors seulement elle devient acte de rébellion et doit être réprimée. L’État est entendu comme républicain c’est-à-dire gouvernant pour le bien commun, la démocratie en est d’ailleurs, comme évoqué plus haut, la meilleure forme de gouvernement.

-         Le philosophe montre aussi que la séparation des pouvoirs existait dans la constitution de l’État des Hébreux fondée par Moïse. C’est assez poignant de découvrir que cette idée qui nous semble si récente des contre-pouvoirs qui s’équilibrent est en fait si ancienne.

Points faibles

-         Pour un lecteur peu rompu à l’exégèse biblique, certains détails des démonstrations, pourtant limités au maximum par Spinoza, peuvent donner l’impression qu’il y a des longueurs. Mais il ne pouvait faire plus concis, ne serait-ce que par souci de crédibilité et il en fallait pour soutenir de telles thèses si en avance sur leur temps, si audacieuses au regard des dangers qu’elles faisaient courir à leur émetteur.

En deux mots ...

Ce qui faisait la solidité de la constitution que Moïse avait créée, c’est que piété et civisme étaient liés et les contre-pouvoirs étaient savamment pensés pour que chacun, prêtres, souverains et peuple restent à leur place et ne puissent s’accaparer un pouvoir qui n’était pas le leur. La République démocratique peut-elle faire face aux Religions factieuses ou à tous les fanatismes qui rêvent de l’annihiler en recrutant les âmes par un endoctrinement en face duquel son éducation civique fait bien pâle figure… ? La réponse de Spinoza est claire : c’est l’État qui règle et domine les affaires religieuses pour assurer la paix et certainement pas le contraire.

Un extrait

« (…) il n’était pas contraire au Règne de Dieu d’élire une majesté souveraine qui ait dans l’État un pouvoir souverain. Après en effet que les Hébreux eurent transféré leur droit à Dieu, ils reconnurent à Moïse un droit souverain de commander et, seul, il eut ainsi l’autorité d’instituer et d’abroger les lois, d’élire des ministres du culte, de juger, enseigner et châtier et de commander absolument à tous et en toutes choses. En second lieu que, tout en étant les interprètes des lois, les ministres du culte n’étaient qualifiés cependant ni pour juger les citoyens ni pour excommunier qui que ce fût ; ce droit n’appartenait qu’aux juges et aux chefs élus dans le peuple (…) »

L'auteur

Baruch Spinoza (XVIIème siècle) est un philosophe majeur de l’histoire de la philosophie dont la pensée rationaliste est très souvent survolée au lycée notamment sur son aspect déterministe qui donne une dimension toute particulière à la liberté humaine sur le plan métaphysique. Cependant sur le plan politique, les citoyens doivent être libres de penser et de philosopher, d’exprimer leurs opinions, tant qu’elles ne remettent pas en cause le pacte qui les lie à l’État souverain. Ses livres majeurs sont notamment l’Éthique et Le traité théologico-politique.

Le clin d'œil d'un libraire

Librairie Delamain, la main dans la main depuis 3 siècles

Entrez avec nous chez Delamain, s’il vous plait. Découvrez les trésors de cette librairie exceptionnelle ;  primo, parce que c’est la plus ancienne de Paris (1708), secundo, parce que les lecteurs les plus  exigeants et cultivés de la capitale s’y pressent : abonnés et artistes de la Comédie Française, conseillers au Ministère de la Culture juste en face, visiteurs du Musée des Arts déco de l’autre côté de la rue de Rivoli, et les amoureux du Louvre bien sûr ; tertio, parce que vous entrez chez feu Jacques Chardonne,  de son vrai nom Jacques Boutelleau, qui a repris ce vénérable temple de la culture aux côtés de Maurice Delamain en 1920 et, non solo sed etiam, parce que l’achalandage mixte réuni ici est unique dans le monde de la  librairie : les livres anciens les plus précieux côtoient les dernières éditions de la littérature, de la philosophie et des sciences humaines. Ils vous sont proposés et commentés par 8 libraires qui vous prennent par la main dans un décor de rêve propice à la réflexion.

Jonathan Camus, au passage, nous recommande La vengeance m’appartient, le dernier livre de Marie Ndyaye (bientôt chroniqué sur Culture-Tops) ; La Familia Grande (de Camille Kouchner), un peu comme tout le monde en ce moment, mais surtout un Julien Gracq original, Noeuds de vie (chroniqué cette semaine sur Culture-Tops), recueil de textes inédits paru aux éditions Corti, une ode à la littérature vraie, d’une exigence stylistique absolue. Laissez conduire vos pas vers le Palais Royal pour tendre la main (pardon, le coude) à Delamain, qui a dû fermer 4 mois, cumulant la Covid et des travaux de rénovation saluant l’entrée de la librairie dans la grande famille Gallimard. Effet vitrine garanti.

Delamain, 155 rue Saint-Honoré 75001, métro Palais Royal ou Louvre

Texte et interview réalisés par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture-Tops.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.