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Les démons

L’oisiveté est la mère de tous les vices, dit-on. Mais quel bonheur ! Un roman brillantissime
De Simon Liberati
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Lu / Vu par

Rodolphe de Saint Hilaire
Publié le 03 nov . 2020

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

Mais qui donc sont ces «démons» ? Que nous réservent ces « petits princes des ténèbres » ainsi qu’ils s’étaient surnommés eux-mêmes un soir de beuverie au gin fizz ? Ils sont quatre qui trainent leur oisiveté élégante et leur cruelle séduction au hasard de leurs rencontres : une fratrie de jeunes gens -deux garçons, une fille - bénis des dieux, derniers représentants d’une lignée d’aristocrates russes blancs - échouée dans le château familial légèrement défraichi, en bord de Seine, aux portes de Fontainebleau. Il y a aussi Donatien, l’ami de la famille, poète à ses heures et tellement pernicieux. Nous sommes au milieu des années 60 au sein de cette famille Tcherepakine, très chic et cultivée, mais vouée à une décadence inexorable (le grand père Georgie portait le smoking tous les soirs au diner, jusqu’à sa mort) tant l’impécuniosité, née dès 1917, est latente.

Taïné (la véritable héroïne des « démons »), Serge, brillant polytechnicien, Alexis, le petit dernier, le pur esthète, le plus fragile, Donatien, l’entremetteur-sauveur et pédéraste notoire, vont rencontrer et séduire quelques fleurons  de la Jet-set de la fin des années 60. Andy Warhol, Marie-Laure de Noailles, Truman Capote qui nous présente Tennessee Williams, Louis Aragon et Paul Morand, Brigitte Bardot et Emmanuelle Arsan (oui, celle d’Emmanuelle)… défilent comme des papillons de nuit dans ce monde baroque où règne l’insouciance à peine troublée par les excentricités de quelques bienheureux germanopratins défrayant la chronique de l’époque ; c’est l’âge d’or avant la crise, la joie de vivre avant les illusions perdues, tous les excès sont permis avant l’heure de la grande libération de mai 68 : drogue, sexe à tout va, inceste, perversions diverses, à Paris, à New York, à Bangkok, à Rome …et à Saint Tropez bien sûr. Hélas, tout a une fin. Quatre coups de revolver (de nacre) vont conclure ce roman- bal dont le dernier mot, très drôle, revient à Truman Capote, toujours insupportable.

Points forts

  • L’écriture.                                                                                                                                               Simon Liberati est un grand écrivain, à nul autre pareil en tout cas. Sa façon de faire vivre les personnages de son livre mêlant habilement fiction et réalité est unique. Liberati est un portraitiste hors pair, sa plume est agile comme un coup de pinceau, les métaphores sont justes et brillantes, sa culture gazetto-littéraire impressionnante.                                              
  • Le tableau d’une époque.                                                                                                                        Les 30 Glorieuses, on y est, mais elles touchent à leur fin. Mai 68, c’est déjà demain. Aujourd’hui, c’est bien le moment de le constater avec un parfum de nostalgie, on peut le dire : c’était mieux avant. Une époque où l’on pouvait écrire «Jouissez jeunesse» sans entraves, ce que décrit Liberati magistralement et avec, malgré tout, une certaine pudeur, même si certaines scènes assez crues sont un peu répétitives. Avec Les démons nous plongeons dans la grande époque pop des années 66 et suivantes. Le premier concert de James Brown en Europe résonne à nos oreilles à l’Olympia, et quand les Beatles jouent Penny Lane en sourdine sur un Teppaz chez Marie Laure de Noailles  pendant que, juste en face, sonnent les cloches de Saint Pierre de Chaillot, c’est comme si nous y étions, éblouis et émus. Mais lorsque apparaît dans le cadre du polaroïd, Truman, « Capoti» pour les intimes, l’auteur de In Cold Blood, suivi d’une visite chez Paul Morand dit Toutou et Hélène sa chère princesse…. on touche au sublime. Avec Liberati on n’est pas à un anachronisme près. Au contraire.

Points faibles

Un soupçon de superficialité. Un grain d’artificialité dans une construction trop bien huilée. Un beau tableau mais sans vision, sans perspective. On va où, Simon ?  Nulle part. Et l’abus, peut-être, du name dropping ? Mais non, nous, on en redemande !

En deux mots ...

Brillantissime. On vit, et on revit pour certains, cet âge d’or d’un monde magique (et réel) où régnait l’insouciance, la liberté sexuelle, mais pas que, le génie littéraire et artistique, qui s’effondra en 1974 non sans nous avoir laissé des chefs d’œuvre… Le monde est beau, drôle et gentil. Mais Rise and Fall ! Et Bonjour Tristesse, car Françoise Sagan n’est pas loin qui bat La Chamade  et fréquente Le Prélude en 68. Ni Cocteau avec ses Enfants Terribles. On touche le fond dans les bordels de Bangkok, fréquentés par Taïné en (bonne) compagnie d’Emmanuelle Arsan.

Une petite phrase, pour conclure plus joyeusement, Alexis se faisant draguer par Truman au Champollion puis au Mazet, pour un carré de chocolat. C’est jubilatoire et tragique à la fois : « I search somebody to spoil » répète encore Capote. C’est tout l’esprit de ces « démons », décadent et léger. C’est toute l’atmosphère qui plane au-dessus de cette jeunesse dévoyée chère à Simon Liberati, douée mais vouée à l’impuissance.

Un extrait

 Paul Morand avait une théorie sur les Maserati : dangereuses parce que trop légères. Donatien et Alexis étaient invités pour le café dans le caravansérail de l’avenue Charles Floquet. Plafonds à caissons, boiseries façon Charles Tudor, des niches, des balcons… une chapelle sans dieu, pleine d’objets exotiques. Donatien voulait soumettre à Morand un brouillon d’article qu’il tira de sa poche. Il n’avait aucune gêne à faire corriger ses fautes d’orthographe par Morand, Jouhandeau, Aragon, Montherlant… il amusait et réconciliait les vieux méchants par sa seule grâce. Lui au moins était drôle car il disait ce qui lui passait par la tête. Un Cocteau yéyé, « prêt à porter », selon ses ennemis.

L’homme pressé vida un verre de cognac sans même le renifler. Avec ses bajoues et son cardigan il n’avait pas l’air si chinois que ça. Lisant à peine le torchon de Donatien : «  Je n’ai jamais dit que Radiguet n’avait pas écrit le Bal du Comte d’Orgel. D’ailleurs, j’étais à ce bal avec Hélène comme à beaucoup d’autres d’ailleurs… Nous avons vu Etienne de Beaumont en travesti très  classique puis en tutu pour les intimes…

L'auteur

Né en 1960, Simon Liberati écrit  bien mais peu. Il est journaliste, après avoir été artiste peintre ; marié à l’actrice réalisatrice Eva Ionesco, tous deux engagés dans une douloureuse controverse avec  Irina Ionesco, la mère d’Eva, d’où le livre éponyme (Eva). Son premier livre, Jane Mansfield 1967 (Grasset), fut un coup de maître : prix Femina en 2011. Eva, publié en 2015 chez Stock, a reçu un accueil dithyrambique de la part de la critique et des libraires. Remarqués aussi, California Girls (maintenant en livre de poche), Les Violettes de l’Avenue Foch, les Rameaux noirs, tous deux publiés chez Stock et début 2019, Occident (Grasset), ouvrage sur les vertus et le rôle de l’art dans la défense de notre civilisation. Apprécié par Culture-Tops.

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