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Les Dictateurs

Quand Bainville écrivait l'histoire avant l'histoire...
De Jacques Bainville
1935 Ed. Tempus

Lu / Vu par

François Duffour
Publié le 01 juin . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Bainville, l’historien lucide marqué du sceau de l’infamie par sa filiation intellectuelle avec Maurras et sa pensée monarchiste,

livre ici dans un ouvrage prémonitoire, publié en 1935, et quelques mois avant sa mort, réédité aujourd’hui courageusement par Tempus,  son point de vue sur les dictateurs et sur les dictatures.

En traversant l’histoire, qu’elle procède du temps, du lieu ou des circonstances, l’auteur évoque Athènes et Rome de Périclès à César, la France reconstruite de Richelieu à Louis XIV, les temps contrastés de la Révolution et de ses convulsions successives de Robespierre à Bonaparte, l’Amérique Latine de Bolivar, les bolcheviks, les tyrans emblématiques du communisme et du fascisme de l’entre-deux guerres, Staline, Mussolini et Hitler, encore Mustapha Kemal, le père de la Turquie moderne affranchie de l’Islam.

La thèse dominante de l’ouvrage consiste à considérer la dictature comme une sorte de fatalité conduite par les circonstances, ainsi une crise financière, un désordre démocratique, une paix infamante… autant de contextes qui permettront l’émergence de l’homme fort, un temps providentiel et plus souvent criminel, la fatalité n’imposant ni profil morpho-psychologique dominant ni stratégie commune. Le dictateur émerge en quelque sorte toujours d’une situation délétère, sans principe d’action uniforme ou même seulement comparable, les voies de son avènement toujours assez précaire procédant de la force et de la violence mais aussi et autant de la légalité, au point et tout le monde le sait que Mussolini et Hitler, pour les plus proches de notre histoire contemporaine, aient accédé au pouvoir par les urnes.

Points forts

L’absence d’idée reçue et l’approche objective des vies, actions et caractères de ces dictateurs, héros de l’histoire par l’effet de leur volonté farouche ou du hasard, toujours associés à la faiblesse d’un peuple ou d’une nation.

Et à travers cette description précise et synthétique de l’avènement de l’homme fort, cette idée qu’un dictateur ne ressemble pas à un autre, ce constat évacuant la caricature et la généralisation.

La capacité de l’historien à séparer le bon grain de l’ivraie, à ne pas fustiger d’emblée le personnage évoqué en considérant le seul jugement a posteriori, et dès lors cette capacité à accepter que le même homme, finalement toujours condamné au Tribunal de l’histoire, ait pu un temps servir son peuple et l’affranchir, voir assurer sa prospérité.

L’exceptionnelle lucidité de l’historien qui avait compris très tôt l’incroyable frustration de l’Allemagne héritée du Traité de Versailles, la disette et l’esprit de revanche qu’il allait générer et qui écrira en 1935 dans cet ouvrage, en parlant d’Hitler, que « sous le philosophe primaire, on découvre aisément un politique qui sait ce qu’il veut et qui reste par position, même quand il dit et s’il croit le contraire, le plus redoutable des adversaires de la France ».

Points faibles

L’idée d’un classement par thèmes qui ne se justifie pas compte tenu de l’idée générale ainsi développée, même s’il participe d’une logique, ainsi celle de la chronologie de l’histoire.

La juxtaposition de ces histoires d’hommes ( on ne compte pas une femme dans l’inventaire ! ) sans autre rapprochement que ceux de l’époque et du périmètre géographique de leur influence, alors qu’il eut été intéressant de savoir ce que Bainville voyait de commun ou de différent entre chacun de ces personnages.

En deux mots ...

Une belle promenade dans l’histoire des hommes, des peuples et de leurs chefs, concise et lucide, concentrée sur l’essentiel. Avec le relief particulier que suppose, sinon cette fatalité du moins cette récurrence de la dictature qui doit inspirer aujourd’hui, et en Europe en particulier, une solide remise en cause alors que les temps sont troublés et les certitudes balayées ; la démocratie en berne associée à l’effondrement des élites constituant du point de vue de l’auteur le terreau de la dictature dans des termes qui doivent nous inspirer une analyse et un sursaut.

Un extrait

"Qu’on l’appelle ou qu’on la déteste, il est donc essentiel de la connaitre avec les visages divers qu’elle a pris au cours de l’Histoire, puis, de nos jours, dans des pays si nombreux et si éloignés les uns des autres qu’on aurait probablement tort de n’y voir qu’une sorte de vogue quand elle est l’effet d’une loi ou d’une nécessité".

L'auteur

Jacques Bainville, né en 1879, est historien et journaliste. Il rencontre Maurras et le suit à l’Action Française. Monarchsite par conviction alors que pour lui, la monarchie seule permet la perennité de l’Etat, sa notoriété s’en trouvera ternie, l’opinion conservant l’idée d’une pensée étroite alors que son œuvre révèle au contraire un esprit critique fécond. Il est reçu à l’Académie Française en 1935 pour y siéger quelques semains à peine alors qu’il meurt d’un cancer  en 1936. Ses obsèques resteront marquées par un incident grave opposant quelques camelots du roi à Léon Blum croisant le cortege funèbre par hasard.

Son œuvre majeure  reste son « Histoire de France » mais sa lucidité politique domine dans « Les Conséquences Politiques de la Paix »,  ouvrage dans lequel il dénonce l’absurdité du Traité de Versailles dès 1920, à l’époque où l’Europe croit pouvoir s’en satisfaire, voir s’en glorifier.

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