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Les exilés meurent aussi d’amour

L'exil oserait-il être heureux? Une réponse élégante et foisonnante
De Abnousse Shalmani
Editions Grasset - 400 pages

Lu / Vu par

Serge Bressan
Publié le 29 oct . 2018

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Shirin arrive en France à 9 ans, avec ses parents; ils ont fui pour échapper à la Révolution islamique en Iran. La famille arrive à Paris, s’installe dans l’immeuble où vivent déjà les sœurs de la mère. Elles sont furieusement communistes, définitivement rêveuses du Grand Soir, passablement archaïques. 

La petite fille, elle, se donne à corps perdu dans l’apprentissage de la langue française. Elle va aussi découvrir que son grand-père est un homme violent, ses tantes des monstresses de sang-froid, son père un « loser » même pas magnifique et sa mère, enceinte, une vraie magicienne ! 

Adolescente, Shirin va prendre ses distances avec ce cercle familial, ses comportements, ses débordements, son idéologie; et découvrir une autre culture, avec Omid, un Juif iranien qu’une des tantes a éconduit mais dans les bras et les livres duquel elle apprendra la vie … 

Il y a aussi Hannah, qui a survécu à la Shoah. Et puis le petit frère: enfant surdoué, il a décidé de venger leur mère des humiliations que lui inflige la famille. Alors, il monte un plan diabolique et il va intoxiquer les membres de cette famille l’un après l’autre...

Points forts

- Un premier roman parfaitement maîtrisé, pour « une fiction teintée de magie », selon les mots de l’auteure.

- Un livre de l’exil. Avec une pointe d’humour, des couleurs, de l’amour…

- Un texte sur le drame des migrants qui est vite transformé en une tragi-comédie des exilés.

- A toutes les pages des « Exilés meurent aussi d’amour », transpirent « la gueule de l’exil et le cœur du pays natal ».

Points faibles

A certains passages, un réalisme et une Zazie persane un peu trop appuyés, ce qui affaiblit le propos et la plongée dans une communauté pour le moins fantasque.

En deux mots ...

Un premier roman qui met de côté les passions nostalgiques, et qui pose élégamment la question : l’exil oserait-il être heureux ? C’est grandement réussi, foisonnant à souhait !

Un extrait

Ou plutôt deux:

- « Ma mère était une créature féerique qui possédait le don de rendre beau le laid. Par la grâce de la langue française, je l’avais métamorphosée en alchimiste. C’était à ça que servaient les mots dans l’exil : combattre le réel et sauver ce qui restait de l’enchantement de l’enfance ».

- « Comme tous les exilés, j'apprenais le français avec acharnement. Je cherchais les mots dans le dictionnaire, je fouillais les phrases à la recherche d'une familiarité et rien ne me faisait davantage plaisir que de reconnaître au moins un mot dans une obscure définition. C'est la raison pour laquelle la majorité des exilés parlent un français anachronique. (…) Ils se rendent compte beaucoup plus tard que leur français impeccable, leurs mots justes, leur grammaire précise, ne sont qu'un signe supplémentaire de leur exil. Les exilés vivent à contretemps : la langue qu'ils parlent est une langue apprise, une langue domptée, une langue morte. Ils ne parlent pas le français d'aujourd'hui mais celui d'avant-hier ».

L'auteur

Née le 1er avril 1977 à Téhéran (Iran), Abnousse Shalmani est une journaliste, réalisatrice et écrivaine française. Elle est arrivée en France en 1985 avec ses parents qui ont fui le régime iranien. A Paris, elle étudie l’Histoire, se lance dans le journalisme et réalise des courts-métrages. Elle se fait remarquer lors d’émissions télé et de débats sur la condition de la femme en Iran et le port du voile en France. En 2014, elle connait un beau succès de librairie avec « Khomeyni, Sade et moi », un texte dans lequel elle raconte son enfance en Iran sous le contrôle permanent de celles qu’elle surnomme les « femmes-corbeaux » (les gardiennes de la morale, toutes de noir vêtues) du « chef en noir et blanc » comme elle définit l’ayatollah Khomeini. Dans le même livre, elle fait part également de sa colère en découvrant en France des femmes « enfoulardées », des femmes qui portent dans l’Hexagone ce voile islamique contre lequel elle se battait dans son pays qu’elle a dû fuir avec ses parents. En 2017, dans un article publié dans l’hebdomadaire « Marianne », elle signe « Pourquoi je ne suis plus féministe », y opposant aux « féministes islamistes » les grandes figures du « féminisme historique » (parmi lesquelles Olympe de Gouges ou encore Coco Chanel). Le 22 aout 2018, elle a publié son premier roman, « Les exilés meurent aussi d’amour ».

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