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Les Héritiers

Etre héritier d’un grand artiste n’est pas forcément une sinécure ! Ces 22 histoires inattendues forment un livre à la documentation impressionnante !
De Henri Gourdin
Grasset - 372 pages - 24 €

Lu / Vu par

Gilles Antonowicz
Publié le 08 juin . 2021

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

De l’importance des héritiers (biologiques ou spirituels) dans le devenir posthume de l’œuvre d’un créateur et, simultanément, du poids que fait peser ce créateur défunt, pour le meilleur ou pour le pire, sur le destin de ses héritiers : tel est le sujet dont s’empare avec bonheur Henri Gourdin via « 22 histoires inattendues de succession d’artistes » concernant deux musiciens (Jean-Sébastien Bach, Ravel), huit peintres (Cézanne, Monet, Renoir, Matisse, Picabia, Fernand Léger, Modigliani, Chagall) et douze écrivains (Montaigne, La Fontaine, Madame de Sévigné, Diderot, Madame de Staël, Alexandre Dumas, George Sand, Flaubert, Alphonse Daudet, Mauriac, Malraux et Simenon.)

Points forts

Henri Gourdin commence par reconstituer les lignées, parfois simples (ainsi, Montaigne et sa fille spirituelle ou Flaubert et son unique nièce), souvent complexes en raison des enfants nés de différents lits, adultérins, naturels, reconnus ou pas (tel Henry Bauer, fils de Dumas père), voire même cachés (cf. Auguste Renoir).

Il brosse ensuite un portrait de l’écrivain ou de l’artiste étudié, celui de ses héritiers, donne un aperçu de la destinée non seulement de l’œuvre mais du patrimoine de l’auteur, et notamment des lieux où l’œuvre fut créée, avant d’évaluer la part prise par les héritiers dans cette destinée. Les uns se révèlent attentifs, précautionneux, dévoués, quand d’autres s’avèrent cupides, indifférents, ingrats ou désinvoltes. Certains respectent les volontés du défunt, d’autres brûlent ses correspondances … Tels s’inscrivent avec succès dans le sillage du « grand homme », créant de véritables dynasties (voir les familles Bach, Renoir, Daudet ou Mauriac), d’autres, comme Alexandre Dumas fils, souffrent de ne pouvoir respirer à la même hauteur que leur géniteur. Le talent n’est pas héréditaire … Les enfants de George Sand n’auront jamais les dispositions de leur mère : « on ne naît pas écrivain, on le devient. On ne naît pas peintre, on le devient. »

Certains vivront paisiblement des rentes ainsi reçues, quand d’autres sombreront dans le malheur, dispensés qu’ils sont de « creuser, fouiller, bêcher », déchargés du devoir de « ne laisser nulle place où la main ne passe et repasse » au point d’en oublier « que le travail est un trésor » (La Fontaine, Le Laboureur et ses enfants) … et ce, pendant 70 ans après le décès du créateur de l’œuvre, durée sur laquelle Henri Gourdin, légitimement, s’interroge.

Points faibles

Que l’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas là d’un livre où les anecdotes légères fleuriraient au détour de chaque page. Ce livre est un livre savant, exigeant, un livre de mémoire, à la documentation impressionnante, contenant une mine d’informations, pour le bonheur de ceux qui s’intéressent au sujet traité et aux auteurs ou artistes évoqués ; mais il déroutera ceux qui s’attendraient à voir narrer la captation de l’héritage de Ravel à la manière dont la conterait un camelot du fait divers sur les ondes radiophoniques au milieu de l’après-midi.

En deux mots ...

Une incursion minutieuse dans la jungle inexplorée des relations entre générations.

Un extrait

« Que le droit moral soit imprescriptible et inaliénable, on peut le comprendre. Qu’il impose des complications jusqu’à la fin des temps à l’éditeur d’une photographie ou de trois vers tirés d’un poème, passe. Mais, [avec la protection des œuvres de l’esprit soixante-dix ans après le décès de l’auteur], il ne s’agit pas de droit moral, il s’agit d’imposer à l’amateur de littérature et aux visiteurs de musées, aux consommateurs de culture plus généralement, une rétribution du descendant à la troisième ou à la quatrième génération d’un auteur ou d’un artiste qu’il n’a pas rencontré, dont il n’a qu’une connaissance lointaine, qui n’est pour lui qu’une source de revenu. [A titre d’exemple, dans le cas de] Simenon, il s’agit de grever le prix en librairie d’une enquête du commissaire Maigret, et du film et du DVD qui en sont tirés, pour rétribuer aujourd’hui des fils et des petits-enfants de l’auteur, et demain une kyrielle de descendants qui, non seulement ne l’auront pas connu, mais se connaîtront à peine entre eux. 2059 pour Simenon, 2053 pour Hergé, 2055 pour Chagall, 2074 pour Françoise Sagan, et ainsi de suite. »

L'auteur

Auteur de multiples biographies au caractère très divers (Delacroix, Pouchkine, Pablo Casals), Henri Gourdin s’est particulièrement intéressé à la famille de Victor Hugo (à laquelle il a consacré quatre ouvrages - Léopoldine Hugo, Adèle Hugo, Jean Hugo et Les Hugo, Grasset, 2016) de même qu’aux « pères de l’écologie », l’agronome Olivier de Serres (Actes Sud, 2001) et l’ornithologue Jean-Jacques Audubon (Actes Sud, 2002). Dans le même esprit, il a consacré une biographie remarquée (couronnée par le Prix Jacques Lacroix de l'Académie française) au Grand Pingouin, espèce disparue en 1844 (Actes Sud, 2008).

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