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Les Héroïques

Comment rester libre et fière en Pologne ? En choisissant son destin et... sa fin ! Une magnifique histoire contre la pesanteur des temps...
De Paulina Dalmayer
Grasset - 238 pages - 19 €

Lu / Vu par

Hélène Renard
Publié le 07 mai . 2021

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

Wanda, dynamique Polonaise d'à peine 70 ans,  se sait condamnée : "Que peut-on faire, à six ou sept mois du trépas ?" Elle, elle refuse de baisser les bras et décide, pour ses derniers moments, de garder la tête haute, de ne se soumettre ni au destin ni aux médecins. Faire acte de résistance. Comme au temps de sa jeunesse, dans les années 60, quand son pays commençait à peine à sortir de la mainmise soviétique. Elle se remémore ce qui les faisait tenir, elle, sa famille, ses amis et ses amants, dans cette ambiance plombée :  l'humour, la fantaisie, les enfantillages, l'esprit (un peu) anar, et la musique (le concert des Rolling Stones à Varsovie en 67, moment quasi historique), le théâtre (en particulier celui de Grotowski et Flaszen, dit "Théâtre Laboratoire" ou "Théâtre pauvre"), les journaux introuvables : tout acte de désobéissance, même modeste, tout ce qui permettait de s'opposer à la pesanteur du temps, pouvait devenir "héroïque". Ses souvenirs ne se limitent d'ailleurs pas à cette période d'après-guerre, Wanda évoquant aussi ses parents sous l'Occupation nazie puis au moment de l'entrée des Bolcheviques, l'ambiance dans les années 80 du temps de Solidarnosc et aussi  son quotidien dans la Pologne d'aujourd'hui.

Wanda ne s'apitoie jamais sur elle, même quand elle tombe ou qu'elle souffre, même quand elle a peur que ses os se brisent "rongés par la nécrose"... In fine, elle  décide d'organiser la meilleure manière de fausser compagnie à l'hôpital. Jusqu'au bout, elle revendiquera sa liberté.

Points forts

- D'abord le style. La grande qualité de ce roman tient en effet à la qualité de l'écriture. On reçoit de nombreux passages comme un coup de poing, on se dit presque à chaque page : "ça c'est bien vu" ! Incisif, vibrant, révolté, hachuré, tantôt jubilatoire, tantôt profond, ce style  est surtout parfaitement accordé à la personnalité des personnages. Paulina Dalmayer excelle à leur donner chair. La présence intense de Wanda, sa voix, sa colère, sa souffrance, ne saurait laisser indifférent. Les portraits des personnages secondaires -tel le Dr Golberg, juif rescapé de la shoah ou l'ex-séminariste Adam sauveur de tapineuses- sont eux aussi dressés avec la plus grande justesse.  

- Ces allers-retours entre le temps qui lui est compté et les souvenirs qui l'envahissent entrainent le lecteur dans une course folle  : "Parfois, j'entends ma vie comme un train qui vient de dérailler et poursuit sa trajectoire déjantée sans que quiconque s'en aperçoive, alors qu'accrochée à mon siège, j'anticipe, impuissante, la collision finale".

- La plongée dans la Pologne d'après-guerre est décrite par la vie quotidienne, jamais par un discours sur la politique qui est pourtant omniprésente. Paulina Dalmayer, qui a vécu son adolescence là-bas avant de s'installer en France, n'utilise que du vrai, du vécu, des détails justes et percutants. 

Le portrait d'Edward, ancien journaliste, homme d'affaires "chevronné", devenu député européen "courtisé par les médias", et surtout mari attentionné, attentif à ne jamais peser sur ses choix à elle, prévenant,  un tantinet libertin, élégant, sensible...  Un époux qui lui rappelle, alors qu'elle est à l'hôpital, qu'ils ont "vécu un siècle ensemble... et survécu à un monde qui s'est écroulé".

Points faibles

Certains noms évoqués ne parlent qu'aux familiers de la culture du pays : Krzysztof Komeda (chanteur ?), Ryszard Kapuscinski (reporter), Kolakowski (philosophe)...

Curieusement, la fin semble aller trop vite, comme si le manuscrit avait été raccourci... On n'a pas assez de détails sur son choix et son intrépide dernier voyage (on ne dira pas ici où elle se rend, gardons le suspens pour le lecteur).

En deux mots ...

Ce roman foisonnant nous insuffle des mots comme panache, insoumission, fierté, élégance, ironie, et nous invite à une réflexion plus profonde qu'il n'y paraît sur la liberté, le courage, le prix de la vie.

Un extrait

"La Pologne des années 50. Diantre... Une blague d'alors disait qu'il y avait un seul communiste en Pologne, mais puisque personne ne sait qui c'était, il fallait se méfier de tout le monde" (p. 47)

"Le rock symbolisait l'impérialisme capitaliste, mais en même temps présentait un moyen de contrecarrer l'emprise de l'Eglise catholique... Edward resterait dans les annales du journalisme polonais comme un des rares reporters acquis au "flower power" et à l'essor du rock'n'roll. Dès 1968, il s'agissait pourtant d'une cause perdue, la presse du régime s'écharnant contre "les tentatives de ramollir le bloc socialiste" par le biais d'une "guerre psychologique" dont les stratèges auraient planifié d'utiliser la "musique débauchée" afin de rendre la jeunesse polonaise a-idéologique, égocentrique et paresseuse". (p. 91)

"J'ai une question à poser à Edward : Pourquoi ne sommes-nous pas héroïques ? Pourquoi ne l'avons-nous jamais été ?

- Comment ça, "pas héroïques" ? A soixante-dix ans, nous sommes en train de picoler dans le bar le plus louche de Cracovie, pieds nus de surcroît, et tu me dis que nous ne sommes pas héroïques !... Nous avons eu le courage de rester infantiles et imaginatifs, d'avoir des enfants, de passer des vacances en famille au bord de la Baltique, de réussir, de dépenser beaucoup d'argent, d'organiser des fêtes d'anniversaires, de tenir dans ce pays, d'écouter les infos, de manger du sucre et de la viande, de garder des "amis"... (p. 9)

"Parmi les trois hommes qui ont fait de moi ce que je suis, seul Ludwik (Flaszen) ne m'a jamais blessée ni causé de chagrin. Même lorsque nous nous sommes perdus de vue, bien des années après ; même quand je le savais exilé en France, peut-être amer ou abattu ; même après avoir appris la mort de Grotowski à la radio, une mort dont Ludwik a dû terriblement souffrir, je l'imaginais quiet à l'exemple des grands sages qui ne se lamentent pas sur le cours des choses, aussi défavorable soit-il, s'ils ne peuvent pas les changer. Ce fut, à n'en pas douter, une des plus belles rencontres de ma vie". (p. 34)  

L'auteur

Née en Pologne en 1974, Paulina Dalmayer a poursuivi ses études en France, avant de partir vivre en Afghanistan puis en Lybie où elle est devenue correspondante de presse pour des journaux polonais. Elle a publié un premier roman Aime la guerre en 2013 (Fayard - Livre de poche) puis en 2015 une enquête sur l'euthanasie en Europe Je vous tiendrai la main (Plein jour).  Les Héroïques est son deuxième roman.

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