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L'Exil Éternel

Et quand on pense que tant d'intellectuels ont fait de Staline un dieu...
De Angela Rohr
Ed. Les Arènes, 487 p., 24,80 euros

Lu / Vu par

Bertrand Devevey
Publié le 23 mai . 2019

Recommandation

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Le récit D'Angela Rohr est peut-être, depuis Soljenitsyne, le témoignage le plus impressionnant sur l'univers concentrationnaire en Russie soviétique. On en a vraiment froid dans le dos. 

Thème

L'Exil Éternel est un récit autobiographique. En 1925, Angela Rohr, avec son mari militant communiste, quitte, son pays, l'Autriche, pour vivre de l'intérieur la construction d'une société nouvelle en URSS. En 1941, peu après l'invasion par les troupes allemandes, ses origines les désignent "naturellement" comme espions et "ennemis du peuple". Condamnée à 5 ans de camp "de travail", elle est envoyée en Sibérie. 
L'Exil Eternel est le récit de ces années d'internement, 17 au total, au cours desquelles elle va se battre pour survivre. Médecin de formation, elle se verra assigner le contrôle de la santé des prisonniers - une main d'œuvre qu'il faut garder en vie pour assurer la production assignée aux directeurs de camps.  
A l'issue de sa peine, en 1946, "libérée" mais intrinsèquement suspecte de sympathies nazies, elle sera condamnée à "l'Exil Éternel", c'est-à-dire à demeurer, femme "libre", dans la proximité du dernier camp où elle a été internée. Elle y pratique encore la médecine, les soins infirmiers, l'enseignement.
 Ce n'est qu'après la  mort de Staline, qu'elle sera autorisée à rejoindre Moscou en 1957, où elle vivra jusqu'à sa mort. Elle y écrira ce livre témoignage exclusivement dédié aux années passées dans les camps dont l'acronyme Goulag est aujourd'hui synonyme de travaux forcés, d'extermination sociale, politique et physique.

Points forts

  • Un récit extrêmement prenant, précis, sans effets littéraires ni pathos. Son cours chronologique illustre la lutte pour la survie de cette femme, les conditions de vie dans les camps, son combat pour soigner, dans un dénuement quasi-total, les prisonniers dont elle aura la charge. Elle témoigne aussi des parcours de vie des personnes croisées lors de ses différents internements.
  • On ne peut qu'être admiratif du courage de cette femme qui affronte la mort de son mari, l'arbitraire de la détention, le froid, la faim extrême, les maladies, la bureaucratie perverse qui ne cesse de la mettre au défi de vivre et de tenir son rôle de médecin ou d'infirmière, selon ses lieux de détention.
  • Le récit donne une image saisissante de la vie dans les camps de prisonniers, droits communs et politiques mêlés, dans les années 40 et 50 en Union Soviétique. Comment ne pas être effaré par ces conditions inhumaines, orchestrées par un pouvoir politique paranoïaque, alors que naissent en Europe les 30 glorieuses.
  • Une traduction de qualité de ce manuscrit sorti de l'oubli à la fin des années 80. Elle est due à la collaboration de Jean Jacques Briu, professeur de linguistique allemande et d'Yves Hamant, professeur de civilisation russe et soviétique (et contributeur à la traduction de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljenitsyne), tous deux de l'Université de Paris Nanterre.
  • Une préface et un prologue, écrits par JJ Briu, permettent de comprendre qui était Angela Rohr, le contexte d'écriture et d'édition de son récit. 

Points faibles

  • Cette traduction, du fait aussi de l'écriture directe et parfois savante d'Angela Rohr, rend certaines phrases un peu curieuses dans leurs tournures. Mais cela ne nuit aucunement à la force du récit.
  • Il ne faut pas se le cacher, ce livre n'est pas gai. Angela Rohr ne se plaint jamais de son sort ; de tout, sur tout, elle constate et rend compte. La "froideur" du récit est pourtant compensée par le recul qu'elle nous force à prendre. Au plus profond de la détresse et de la précarité, cette femme a résisté et survécu, par sa volonté de sauver des vies, au mépris de la sienne.

En deux mots ...

Ce livre est sorti de l'oubli en 1989, porté par une petite maison d'édition autrichienne. C'est un grand mérite de la maison d'édition des Arènes, et de Jean Claude Guillebaud qui en a assuré la direction de la publication, de nous en proposer une version française. 

Il n'est pas exagéré de dire que sa force d'évocation le hisse à la hauteur de l'Archipel du goulag (1973) comme livre de témoignage dont la teneur ne peut être mise en doute. Peut être le recevrez vous comme un "livre choc" comme le fut le témoignage romancé "les bienveillantes" de Jonathan Littell (2006). A ceci près qu'il ne s'agit pas ici d'un roman. Ceux qui lirent Les mains coupées de la Taiga de Patrick Meney (1984) retrouveront la force des témoignages de survivants du Goulag, et l'horreur de l'orchestration industrielle des camps de travail dans lesquelles la vie ne valait que contribution à des quotas de production. 
Le fil conducteur de la survie, l'acharnement absurde de la bureaucratie politique n'est pas sans rappeler - et cela lui donne aussi une belle filiation, l'Archipel d'une autre vie de l'académicien Andreï Makine, qui décrit la traque d'une fugitive du goulag dans les confins de l'extrême Orient Russe.
Ce livre est aussi un extraordinaire témoignage de volonté et de dévouement à la dignité humaine, comme résistance à l'écrasante entreprise de déshumanisation des camps travail soviétiques. Dénoncée en occident dès les années 60, il faudra attendre l'accablant témoignage de Soljenitsyne pour qu'elle soit reconnue en Europe. 

Un extrait

Ou plutôt trois: 

  • "Récalcitrante comme j'étais à l'époque, je vivais dans la certitude que mourir n'avait jamais de sens ou n'en aurait jamais, qu'on devait vivre pour quelque chose de bien, mais sans qu'il soit nécessaire de mourir. Certes, cela avait l'air très pacifiste, mais était compréhensible dans une situation où on était si généreusement entouré de morts absurdes". P 280
  • "Toute tentative pour se soustraire au travail devait, selon la loi, être arrêtée. Le médecin était tenu d'écrire  un certificat  par lequel le prisonnier recevait ensuite un supplément de peine, ordinairement de deux ans. [...] J'ai compris que quelques uns, peut être même beaucoup, avaient choisi la voie de l'automutilation pour vivre [...]" P 381
  • "Les enterrements étaient tristes et désespérés ; on n'entendait aucune prière qui aurait évoqué l'espoir d'un au-revoir ; il n'y avait pas de prêtre, peut être pas de Dieu ; les forces obscures étaient plus présentes que lui." P 420

L'auteur

Artistes et intellectuels de l'entre deux guerres (elle croise Freud, Rainer Maria Rilke, les expressionnistes et dadaïstes français et italiens), ont porté témoignages de la vie d'Angela Rohr. C'est à une française, Jeanne Guillaume, que l'on doit la conservation de son manuscrit, et le récit de sa vie. Autrichienne, d'origine aristocratique, de formation médicale et de sympathie pour le marxisme, elle part donc en 1925 à Moscou avec son mari, vivre de l'intérieur l'épanouissement de la société soviétique. Arrêtée en 1941 car de nationalité allemande, elle vivra 17 ans de relégation dans les camps de travaux forcés en Sibérie. Elle sera affectée à plusieurs camps, prenant en charge (sans en avoir le choix, mais avec le souhait de rendre ses connaissances médicales utiles) des personnes gravement dénutries (comme elle), atteintes de nombreuses pathologies, mutilée par accident ou volontairement. Elle mena aussi des recherches: elle avait découvert un moyen de contrôler les crises d'épilepsie et, à la fin de son exil, de syphilis.
Femme "germanique" dans un environnement carcéral, elle était considérée, par nature, ennemie du peuple russe. Souvent confrontée au machisme des hommes, militaires, politiques ou "droits communs", elle sut leur faire face avec courage, faire respecter son engagement hors du commun pour sauver toutes les vies broyées par les travaux forcés. 
Elle vécut à Moscou à son retour d'exil, et y mourut en 1985. Il est extraordinaire de constater que cette petite femme, victime de tant de privations et de maladies graves, s'éteignit à 95 ans. Elle mérite un incontestable et immense respect.

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