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Mémoires d'Hadrien

Culture-Tops propose depuis fin mars 2020 des chroniques de livres et de BD "hors actualité". Des œuvres qui ont particulièrement marqué nos chroniqueurs et qui composent cette nouvelle série du "Plaisir de relire".
De Marguerite Yourcenar
Livre de Poche n°221, 1951, 438 pages

Lu / Vu par

Anne Jouffroy
Publié le 14 mai . 2020

Recommandation

4,0En prioritéEn priorité

Thème

Un roman salué comme un événement littéraire.

Publié en 1951, Mémoires d'Hadrien est un roman historique, poétique, sentimental, philosophique et métaphysique. 

Au II° siècle, de 117 à 180, sous les règnes des empereurs Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle, l'empire romain connaît sa période la plus faste, la Pax Romana, inaugurée par Hadrien ; « un grand prince, un prince très singulier parmi les autres empereurs» selon Marguerite Yourcenar qui songe depuis 20 ans à écrire la biographie de ce personnage qui la passionne, un pacifiste rêvant de “ restabiliser le monde”. 

Après la Seconde Guerre Mondiale -et on comprend pourquoi- elle n'hésite plus, abandonne ses projets d'Avant-guerre et décide de lui donner, à lui, la parole ; de tenir la plume de cet artisan de la paix romaine qui par goût et par politique s'est opposé au parti de la guerre.

Au seuil de la mort, Hadrien (76-138), empereur de 117 à 138, raconte sa vie, son œuvre, ses émotions et ses pensées, dans une lettre adressée à Marc-Aurèle, son petit-fils adoptif (empereur de 161 à 180 après le règne d'Antonin, fils adoptif d'Hadrien). 

Une lettre testamentaire à son héritier futur et une introspection dans le souci de donner un sens à sa vie : « J'ignore à quelles conclusions ce récit m'entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout le moins pour me mieux connaître avant de mourir. » 

Ainsi les grands thèmes de ces Mémoires d'Hadrien imaginées par Marguerite Yourcenar sont une réflexion sur le pouvoir, le rapport à la mort et la connaissance de soi. 

Jugeant sans complaisance sa vie d'homme et son œuvre politique, Hadrien retrace sa jeunesse, son expérience de la guerre et des conquêtes, ses ambitions, ses erreurs, ses voyages, son amour de la Grèce, son goût pour l'art, la science, la beauté, sa passion pour le jeune Antinoüs et son chagrin à son décès, « je ne savais pas que la douleur contient d'étranges labyrinthes où je n'avais pas fini de marcher. » 

Cette méditation est nourrie par une documentation dont les antiquisants sont admiratifs mais Marguerite Yourcenar se défend d'en rester à son travail d'historienne. Elle assume sa part de subjectivité ainsi que celle d'Hadrien. 

Séduite par l'intelligence de ce personnage complexe, elle en révèle la grandeur.

Hadrien n'ignore pas que Rome, pourtant au faîte de sa puissance au II° siècle, finira un jour par périr car toute civilisation est mortelle. Mais son humanisme grec et sa volonté romaine lui font sentir l'importance de penser et de servir jusqu'au bout : «  la plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore, est la ferme détermination d'être utile ».

Grandeur, certes, et aussi périodes sombres. 

Son accession au pouvoir est tardive. Malgré sa promesse d'adoption, “l'empereur-soldat” Trajan se méfie de lui et ne l'adopte officiellement qu'à la veille de sa mort. Ce n'est qu'après une vingtaine d'années dans l'armée et dans l'administration et après quelques compromis -et, peut-être, quelques impostures- que Hadrien devient empereur à 41 ans.

Enfin couronné, il réussit à asseoir son pouvoir. Il repousse ses opposants, gagne les faveurs du peuple et abandonne quelques conquêtes de Trajan pour assurer la paix aux frontières. C'est son « âge d'or » politique et culturel ; et sentimental depuis sa rencontre avec Antinoüs. Mais le jeune homme se suicide dans le Nil et Hadrien s'effondre. Il annonce, alors, aux prêtres de Thèbes son projet de créer, sur la rive orientale du Nil, la ville d'Antinoé où un culte osirien sera consacré à son favori disparu. Il porte le deuil et de nombreuses statues d'Antinoüs rappellent son souvenir dans les villas de l'empereur ; dont la sublime Villa Hadriana près de Rome, toujours en majesté -ou presque- de nos jours.

Puis, échec terrible pour un pacifiste, Hadrien termine son règne par une guerre en Palestine. Et quelle guerre ! L'armée romaine, pensant vite calmer une révolte locale, doit batailler pendant 3 ans avant que Hadrien, après un épouvantable bain de sang, ne fasse raser Jérusalem. 

Le choc moral de cette guerre a-t-il précipité sa mort ? Il a 62 ans et son cœur faiblit.

Quelques temps plus tard à Naples, Hadrien supporte avec stoïcisme la maladie qui va l'emporter : « L'avenir du monde ne m'inquiète plus; je ne m'efforce plus de calculer, avec angoisse, la durée plus ou moins longue de la paix romaine ; je laisse faire aux dieux. »

Et, à la dernière ligne de ses mémoires, Hadrien murmure : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts... ».

Points forts

Le carnet de notes en dernières pages avec les références des sources et, selon l'exemple de Racine, l'indication des quelques points ajoutés, ou modifiés prudemment, à l'histoire.

L'originalité de la construction scandée par un poème d'Hadrien cité en latin dans l'incipit et évoqué en ouverture de chacune des 6 parties du récit, puis traduit par Marguerite Yourcenar dans l'excipit.

La justesse du portrait. Marguerite Yourcenar loue la sagesse d'Hadrien en ne cachant pas ses faiblesses, ses déchirures, ses conflits intérieurs, voire ses manipulations politiques. 

La beauté du style. Une écriture magnifique, sobre, pudique, subtile et poétique.

Points faibles

Je n'en vois aucun : c'est un chef d'oeuvre !

En deux mots ...

Mémoires d'Hadrien est un de mes livres de chevet. Je ne saurais, donc, manquer de l'évoquer dans notre rubrique Plaisir De Relire de ce printemps 2020.

Ce récit, appelé “ roman “ par Marguerite Yourcenar peut-être par souci d'humilité, est un essai et un poème en prose. D'où son souffle, son magnétisme, son charme. 

Peut-être serez-vous étonné de ne pas lire plus haut le rappel des qualités reconnues et remarquables d'Hadrien, pétri d'idéal et d'ambition, homme de lettres et de coeur, grand lecteur, écrivain, poète, grand commis, homme d'État ?

Mais en évoquant longuement les périodes sombres d'Hadrien, j'ai suivi, me semble-t-il, le regard tendre de Marguerite Yourcenar pour son héros qui, bien sûr, ne fut ni infaillible ni insensible.

Un extrait

(Poème d'Hadrien)
Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d'autrefois.

(Hadrien aux côtés d'Antinoüs)
Saeculum Aureum
Ma vie, où tout arrivait tard, le pouvoir, le bonheur aussi, acquérait la splendeur du plein midi, l'ensoleillement des heures de la sieste où tout baigne dans une atmosphère d'or, les objets de la chambre et le corps étendu à nos côtés. La passion comblée a son innocence, presque aussi fragile que toute autre: le reste de la beauté humaine passait au rang de spectacle, cessait d'être ce gibier dont j'avais été le chasseur. Cette aventure banalement commencée enrichissait, mais aussi simplifiait ma vie : l'avenir comptait peu; je cessais de poser des questions aux oracles; les étoiles ne furent que d'admirables dessins sur la voûte du ciel. Je n'avais jamais remarqué avec autant de délices la pâleur de l'aube sur l'horizon des îles, la fraîcheur des grottes consacrées aux Nymphes et hantées d'oiseaux de passage, le vol lourd des cailles au crépuscule. Je relus des poètes : quelques-uns me parurent meilleurs qu'autrefois, la plupart pires. J'écrivis des vers qui semblaient moins insuffisants que d'habitude.

L'auteur

Mémoires d'Hadrien, salué par la critique française et mondiale comme un événement littéraire, reste le titre le plus célèbre de Marguerite Yourcenar (1903-1987), qui fut la première femme élue à l'Académie française en 1980. Elle fut également membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et docteur honoris causa de plusieurs universités américaines.

Ses œuvres sont nombreuses et diverses : romans, nouvelles, essais, autobiographie, théâtre, poèmes et poèmes en prose et, enfin, traductions.

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