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Ombres sur la Tamise

Avec Ondaatje, on n’est jamais déçu ! Au delà du romanesque, il dénonce quelques horreurs de l’après-guerre
De Michael Ondaatje
Editions de l'Olivier 280 pages, 22, 50 Euros

Lu / Vu par

Françoise Thibaut
Publié le 26 oct . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

La guerre est terminée en Europe. Fin 1945 deux adolescents – Rachel et Nathanaël- voient leurs parents partir soudain pour Singapour et confiés à un ami mystérieux.  Mais tout est faux. Le bonhomme est bizarre, les effraie au début, mais très vite il peuple leur vie de personnages inclassables, d'équipées de nuit dans les anciens canaux industriels de la Tamise, de trafic de lévriers de courses, de caisses  sans étiquettes livrées à l'autre bout d'un Londres encore rempli de ruines fumantes et de théâtres dévastés. Tout est paradoxal, drôle, surprenant. C'est la « vraie vie ».

La seconde partie, (page 163) commence en 1959. Nathanaël a 28 ans, et cherche la vérité sur cette période, cette mère mystérieuse dont il ne sait presque rien et son père disparu. 

La Troisième partie met en place les pièces du puzzle et révèle une vérité souvent tragique et cruelle, bien que romantique.

Points forts

L'écriture: admirable comme toujours : le choix des mots, le rythme des phrases, l'ajustement des éléments les uns aux autres : du grand art. Quel écrivain ! Insaisissable !! 

Le propos : l'apparence est un roman, une fable délirante sur la difficulté d'être enfant dans un monde déboussolé, mais le fond est dur, lourd, basé sur des faits réels : les affreux règlements de comptes qui ont sévi et pullulé  en Europe dans les années 1946/48. Des choses affreuses en vérité. Cela rejoint d'une certaine façon - sous couvert d'aventures adolescentes, de promenades dans la belle campagne anglaise - L'Europe barbare, la terrifiante enquête de Keith Lowe sur ces années terribles (Tempus 2017), si rarement et allusivement évoquées dans les livres d'histoire.

Les sous-entendus très britanniques : une recherche éperdue de la mère, de l'adolescence, de tout ce que les Anglais n'expriment jamais par éducation et bienséance : illustration implacable du « never explain, never complain »  et de la douleur secrète qu'il engendre.

 De merveilleuses surprises : la partie d'échecs (p.176), le mystère du père, les couvreurs sur le toit (p.113), les sous sols des grands hôtels, Monsieur N'Koma( p.57), les brumes, la mer, les insectes….

Points faibles

On est au pays des merveilles, c'est Alice ou Le vent dans les saules ou Narnia, mais avec ironie et aussi une dose de désenchantement. On peut être allergique, car il faut finalement être un peu anglais...mais pas trop. 

Par ailleurs, reconstituer ce puzzle est un exercice un peu épuisant, même si on ressort enrichi et content de l'aventure.

En deux mots ...

Côté mystère, avec Ondaatj, on n'est jamais déçu : sous un abord plein d'humour, d'apartés bucoliques ou rocambolesques, le puzzle se complique et s'embourbe dans les doubles ou triples vies à Londres, dans le beau Suffolk, le métro oppressant, des ailleurs indéterminés, des maisons inconnues, des chants d'oiseaux, des messages qui ne veulent rien dire. Le jeu s'effrite jusqu'à ce que des rencontres, de petits détails du quotidien, et une obstination à retrouver l'enfance perdue, mènent à quelque lueur dans l'opacité du brouillard londonien. La vérité est poignante mais abordée avec distance (comme dans Le patient anglais).

Un extrait

... » On dit que nous passons notre temps à chercher les épisodes perdus de notre vie...Un livre de mémoires, c'est l'héritage perdu »...(p. 139)

... »La perspective du toit japonais permet de décloisonner la vue »...(p.201)

... » A la fin des guerres tant de choses restent sans sépultures »...(p.246)

L'auteur

Michael Ondaatje né à Ceylan en 1943, au sein du Commonwealth, en a intégré tous les codes en restant mentalement éloigné et résolument critique. Le résultat est une subtile analyse de la société britannique telle qu'elle fût et reste. Si sa jeunesse s’est déroulée en Grande Bretagne, il vit désormais au Canada, considéré comme romancier et poète canadien. Il est l’auteur de 7 romans et de nombreux poèmes. Son roman le plus célèbre, L’homme flambé a inspiré le scénario du film Le patient anglais.  L’un de ses autres romans, le Fantôme d’Anil, a été couronné du Prix Médicis étranger. Son oeuvre est largement lue, traduite et primée.

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