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Où est le sens ? Les découvertes sur notre cerveau qui changent l'avenir de notre civilisation

Intéressant, mais pas sans partis pris !
Robert Laffont, Septembre 2020 - 377 p. - 20 €

Lu / Vu par

Bertrand Devevey
Publié le 09 jan . 2021

Recommandation

2,0BonBon

Thème

Pour vivre en société, l'homme des premières communautés autant que les hommes et les femmes "modernes", ont eu besoin de confiance et de transcendance. Ce long processus -cette quête de sens- a forgé le cerveau humain. En neuroscientifique averti, Sébastien Bohler explore dans cet essai les conditions d'émergence de cette caractéristique unique dans le monde animal, qui a vu supplanter aux méfiances ataviques la croyance dans les forces de la nature, la force des rituels et des figures tutélaires, les dieux , les monothéismes et les idéologies politiques.

Ce besoin de croire a façonné une zone de notre cerveau, le "Cortex cingulaire", zone dans laquelle s'allume ou s'éteint le sentiment de confiance ou de peur, le besoin de repli ou d'épanouissement. Si depuis une trentaine d'années les expériences scientifiques prouvent son influence sur nos comportements, l'évolution très rapide de nos sociétés ultra technologiques ne lui a pas permis d'évoluer -après avoir déconstruit les autres- autrement que vers une nouvelle quête de certitudes que l'auteur qualifie de mortifère : la surconsommation de biens, la surexploitation de la planète.

Ce vide de sens, déjà souvent dénoncé, ne conduit-il pas notre civilisation à sa perte, en conduisant à la fracturation de nos sociétés et à l'épuisement de nos ressources? Oui certainement répond Bohler, si nous ne savons pas faire naître la nouvelle espérance dont nos cerveaux ont intensément besoin. Cette  ambition d'aspirer ensemble aux mêmes buts ne pourra être alors, en l'état actuel du péril climatique et de l'épuisement des ressources, que la transition écologique et sociale.

Points forts

1. Malgré de larges développements scientifiques sur le fonctionnement du cerveau, cet essai est bien écrit et facile à lire. Sa vulgarisation efficace repose sur de nombreux exemples -expériences en psychologie et neurosciences- exégèses historiques et sociales - très accessibles, et non dénuées d'un humour parfois cinglant !

2. Nationalismes, théories du complot, boulimie de technologies, de substances, de bouffe ou d'alcools… cet essai apporte beaucoup à la compréhension de nos comportements modernes, de leurs motivations ou explications inconscientes. Approche convaincante car bien documentée et chiffrée, qu'il s'agisse de la boulimie de consommation, de voyages, d'équipements "de luxe", de supports multimédias et de réseaux sociaux.

3. Un sens de la formule qui fait plutôt "mouche".

 4. Un essai finalement optimiste, dans la mesure où il plaide pour une solution radicale au déracinement de l'humanité ; il propose une sorte de pacte mondial afin d'unir dans un même effort le besoin de sens des individus et la nécessité de sauver la planète - seul but supposé légitime à opposer au vide (supposé ou démontré) de beaucoup de nos existences.

Points faibles

1. Cet essai n'est évidemment pas sans parti pris. Bien entendu, les développements sur les mécanismes de sollicitation, de fragilisation ou de récompense de notre "cortex cingulaire" sont assez convaincants. En revanche, il transpire très vite que libéralisme, consommation, exploitation des ressources naturelles sont les maux à combattre, au risque de voir notre planète, notre civilisation et 7 milliards d'êtres humains partir en fumée à brève échéance. De l'ingéniosité de l'homme à y apporter des réponses sociales et environnementales, il en est peu question.

2. Ce n'est pas dit clairement, mais la tentation de la dictature écologique comme seule solution à la restauration d'un "sens" commun transpire un peu de ces lignes. On ne peut pas ne pas penser aux mises en gardes formulées par Pierre Bentata dans L'aube de idoles - sauf qu'il ne s'agit pas ici de la dénoncer, mais de l'annoncer comme une étape inévitable. Un dogme au pays des nouvelles croyances ?

En deux mots ...

Voici un essai bien desservi par son titre qui ne dit pas clairement "le sens" de la thèse et sera de ce fait négligé par bien des lecteurs. C'est dommage, car les deux tiers de l'ouvrage, qui exposent sous l'angle des connaissances récentes en neurosciences, naissance, développement et déclin des grandes transcendances qui ont façonné nos civilisations sont vraiment intéressants. Intéressantes aussi la découverte et la compréhension des mécanismes intimes de notre cerveau, voire de la révélation de sa perversion en une aspiration de compensation,  qui a pour paroxysme la fuite en avant dans la consommation de biens et de temps, et souvent la vacuité de nos désirs d'avoir et de faire.

Ce livre pourrait se passer de son plaidoyer pour la décroissance qui est très vite perceptible. Pour autant, il faut être clair - c'est le but de  l'ouvrage de nous en convaincre, et de lui trouver comme terreau la restauration du bien être de l'humanité, mobilisée dans un but commun, et sans doute incontournable. Le trait est un peu gras, mais ne boudez pas cet essai ; il nous aide à comprendre notre présent, et peut être nous aidera à mieux construire l'avenir.

Un extrait

"Nous, la civilisation rationaliste occidentale -devenue la civilisation humaine globale dans sa majeure partie- nous avons cru pouvoir vivre sans sens. Tout notre choix civilisationnel repose sur l'idée que le sens n'est pas nécessaire pour mener une existence pleine et heureuse." P 49

 "Car si nous avons tué le sens, nous n'avons pas tué le besoin de sens. La partie de notre cerveau qui avait mis des centaines de milliers d'années à se conformer pour trouver du sens dans le monde et dans les structures sociales, ne s'est pas évaporée." P 118

 "Aujourd'hui, toute notre civilisation est basée sur le contrôle de l'environnement (la nature, les lois de la vie, celles de la matière et de l'univers), mais en réussissant formidablement dans cette entreprise, elle a vidé le monde de son sens." P 122

 "Le meilleur moment de l'existence du citoyen dont la vie n'a pas de sens est celui où il pénètre dans un centre commercial. Il se trouve alors devant la réalisation ultime de son espèce, la grande caverne d'Ali-Baba [..] cette métaphore de l'infini de l'univers par l'infini du choix des produits. Il croit alors en avoir fini avec les affres de la vie. En réalité, elles ne font que commencer." P 166

 "Les théories du complot sont une façon de recréer une forme de logique intelligible dans un monde perçu comme confus, contradictoire, opaque et devenu trop complexe." P 271

 "Le culte de l'argent est notre façon à nous d'exorciser la mort. L'argent, tel un fluide magique, s'engouffre dans tous les vides laissés par l'absence de sens. Le but est toujours le même : le contrôle". P 289

 "Aujourd'hui, notre problème est que l'humanité moderne a perdu le sacré en déconstruisant le réel et en découvrant que tout […] obéit à des lois mécanistiques où le bien et le mal n'ont pas leur place. " P 309

"L'idéal environnemental est peut-être la chance que nous attendions pour fonder un système de valeurs et de croyances qui dépasse les grands systèmes sacrés qui nous ont précédés dans l'histoire des civilisations." P 335

 "Ce que certains appellent la dictature écologique n'est que la lente montée d'un fait inéluctable. Les valeurs de préservation de la planète vont devenir de plus en plus contraignantes et peser de manière de plus en plus directes sur nos comportements. Ce n'est qu'un juste retour des choses. " P 339

L'auteur

Sébastien Bohler est un polytechnicien qui a préféré la recherche à un parcours plus conventionnel de cadre dirigeant. Docteur en neurobiologie, il s'est intéressé au fonctionnement du cerveau, des signaux neuronaux et moléculaires pour développer une expertise en neurosciences et en psychologie. Il a finalement choisi la voie du journalisme en devenant rédacteur en chef de la revue Cerveau et Psycho, en intervenant dans des magazines et émissions scientifiques, en télévision et radio notamment.

Il est l'auteur de nombreuses publications et conférences, dont le remarqué Bug Humain, publié en 2019. Vulgarisateur, il l'est aussi en participant au conseil scientifique de l'association Origins, fondée par la journaliste Marie-Odile Monchicourt, les physiciens Etienne Klein et  Michel Spiro, association qui réalise des spectacles d'information et de vulgarisation scientifique.

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