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Rachel et les siens

Un roman superbe et, évidemment, bouleversant : La Palestine, Israël, le XXe siècle...
De Metin Arditi
Grasset - 512 pages - 24 €

Lu / Vu par

Marc Buffard
Publié le 04 déc . 2020

Recommandation

3,0ExcellentExcellent

Thème

Le lourd destin de Rachel à travers la Palestine, la naissance d'Israël, Istanbul et ses persécutions, Paris et l’épuration et son retour à Jaffa pleine de ses démons. L’histoire d’un conflit sanglant qui nous accompagne depuis si longtemps qu’il nous lasse , racontée par des personnages à la sensibilité exacerbée, pleins de chair, d’amour et de noblesse dans le cœur.

Points forts

Ce roman sera détesté par tous les partisans, modérés ou non, d'Israël ;

pour autant il ne sera pas aimé par ceux, antisémites ou non, qui défendent le droit des Arabes, musulmans et chrétiens, à vivre en paix en Palestine.

Il rappelle très inopportunément que cet Etat d'Israël, dont l’existence même est justifiée par les infinies souffrances subies par les juifs dans le monde, et particulièrement la shoah, s’est bâti sur la souffrance des Arabes, petit à petit exclus de chez eux.

Mais aussi que ce " chez eux" , la Palestine, était aussi le " chez eux " de Juifs là depuis tous les temps et que leur cohabitation y était paisible en 1917, lorsque commence le roman, au temps de la naissance du sionisme appelé à se développer grâce aux arrivées des immigrés juifs.

C’est la loi du nombre qui ne pose problème que lorsque qu’un seuil est atteint ; ici d’autant moins vite que les Juifs immigrés, on les appelait les Moskubim, se sont pendant longtemps attachés à ne mettre en valeur, en toute légalité et dans un incroyable élan de volonté, de solidarité et d’indicibles difficultés, que des terres désertes et délaissées comme parfaitement inhabitables.

A cette époque où le pire des souffrances n’avait pas encore été enduré dans le monde, cette installation était comme parallèle à la vie de la Palestine, comme en marge, à côté.

Ensuite la communauté grossit jusqu’à créer ex nihilo une ville juive, Tel Aviv. Rachel et son mari persistent à défendre cette cohabitation en refusant de voir qu’elle ne peut plus être une solution politique au conflit.

La désillusion de Rachel à la mort de son mari tué avec leur fille dans un attentat, n’en sera que plus grande.

Rachel fuit son chagrin et son pays et ne s’exprimera plus que par les pièces de théâtre qu’elle écrit avec talent et qui, avant longtemps, ne rencontreront pas leur public, faute d’être politiquement correctes.

Le livre met aussi en scène l’amour immense d’une mère pour sa fille, amour confisqué par l’attentat, et l’impossible fusion avec sa deuxième fille qui s’en accommode avec beaucoup d’intelligence et de compréhension.

Ce roman est indiscutablement, du fait de tous les malheurs qu’il rencontre, un mélodrame qui nous bouleverse mais à la manière de Victor Hugo, notamment dans  L’homme qui rit, pour servir une cause noble et lui donner une force politique.

La seule différence, et elle est de taille, c’est qu’ici les malheurs sont vrais.

Points faibles

Peut être une certaine lenteur pour donner de la consistance aux personnages au début du livre avec des journées trop courtes qui s'enchaînent un peu trop vite. Mais le lecteur va vite se rattraper et s’attacher tout particulièrement à Rachel dont la densité, la chaleur et l’intelligence le submergeront bien vite.

En deux mots ...

Une belle histoire d’amour dans un pays aimé qui se détruit tout au long du

20ème siècle.

Un extrait

- Le pays ne pourra se construire que si nous sommes tous solidaires.
- Qui, tous ? demanda Rachel. Les Juifs ? Que les Juifs ? Et ceux qui étaient là avant nous ?
- Après, corrigea Irving. Après nous.
- Après nous, quand ? lança Rachel, maintenant en colère. Quand ? Il y a mille ans ? Et vous ? Quand êtes-vous venu en Palestine ? Il y a mille ans ? - Quand sont venus vos parents ? Il y a mille ans ?

Elle se dirigea vers la porte palière, l’ouvrit, et baissa la tête en attendant que le journaliste quitte l’appartement. Au moment où il arriva au seuil de la porte, le journaliste s’arrêta, dit «  j’admire votre courage », et quitta l’appartement.

Et plus loin le père répond à sa fille qui le questionne :
- Qui a raison ?
- Mon trésor, dit Karl, le problème est qu’ici tout le monde a raison. 

L'auteur

Metin Arditi, écrivain suisse, est né en 1945 à Ankara, d’origine turque Séfarade et a vécu dans le canton de Vaud où il a été placé pensionnaire à l’âge de sept ans. Il en a raconté ses souvenirs dans son roman  Loin des bras, Actes Sud, 2009.

Après avoir étudié à l’Ecole polytechnique de Lausanne et à l’université de Stanford, il a enseigné la physique à l’ Université de Genève où il vit ainsi qu’à Lausanne où il a créé une fondation d’art.

Ses romans les plus connus sont La pension Marguerite, Actes Sud, 2007  et  Le Turquetto, Actes Sud, 2011.

Le clin d'œil d'un libraire

Librairie Le Passage à Lyon. L' épidémie n’y passe pas, la culture si !

Passer le message, passer les idées, passer la culture, c’est à dire transmettre,  c’est le concept premier de cette librairie bien connue du cœur du Lyon historique, dans la presqu’ile. Mais cette institution de la capitale des Gaules c‘est aussi un passage très fréquenté entre deux rues du 2e arrondissement, que les Lyonnais appellent " Passage de l'Argue". 

La librairie est donc un lieu d’échanges privilégié qui a su résister à la pandémie grâce à une clientèle fidèle et qui n’a cessé de s’agrandir depuis 20 ans. Le clic et collect a permis d’éponger une partie de la chute des ventes, mais une partie seulement (-40% sur le mois de novembre) grâce au dévouement des 9 libraires de l’équipe.                                                                                                                                                                   « Les gens se sont habitués à commander ou à réserver les ouvrages. Avec 23 000 références surtout littérature et sciences humaines, on est centré sur la littérature de création proposée par des éditeurs indépendants comme les Editions de Minuit ou P.O.L. On a toujours voulu défricher les nouvelles voies de la pensée… » confie Mathieu Baussart, co-directeur (de pensée !) de cette librairie dans la force de l’âge (fondée il y a 20 ans !). Une recommandation dans cet esprit par exemple ? « Histoire de la nuit » de Laurent Mauvignier, un thriller délirant, mais le «Yoga » de Carrère est très demandé, « L’anomalie » d'Hervé Le Tellier aussi, précise Mathieu à C-T… en passant ! Ca tombe bien  ! Ces trois ouvrages ont été chroniqués par Culture-Tops.

Bonnes lectures, nous repasserons vous voir dès l’ouverture des petits « bouchons », c’est écrit.

Librairie Le Passage, 11 rue de Brest 62002 Lyon tel 04 72 56 34 84. www.librairiepassage.fr

​Texte et interview par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture Tops.

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