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Souvenirs de l’avenir

Portrait autobiographique, un dialogue enchanteur entre hier et aujourd’hui
De Siri Hustvedt
Traduction : Christine Le Bœuf Edition Actes Sud 338 p.

Lu / Vu par

Serge Bressan
Publié le 04 déc . 2019

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Thème

Se souvenir. Se souvenir mal. Oublier… Écrire : « Voici bien des années, j’ai quitté les vastes plaines du Minnesota rural pour l’île de Manhattan, en quête du héros de mon premier roman. A mon arrivée, en août 1978, ce héros était moins un personnage qu’une possibilité rythmique, une créature embryonnaire de mon imagination, que je ressentais comme une série de battements métriques s’accélérant ou ralentissant avec mon pas… » Quarante ans plus tard, par hasard, la narratrice S.H. retrouve sur son journal de cette année 1978 et écrit un récit autobiographique. Elle raconte ce temps où, alors âgée de 23 ans, elle débarque à Manhattan, New York, avec la ferme intention d’écrire son premier roman. Mais très vite, elle va être distraite par une mystérieuse voisine, Lucy Brite.

A travers la cloison pas bien épaisse de l’immeuble délabré où elle habite, S.H. entend Lucy tenir des mots sans grande cohérence, ce qui justifie toute hypothèse : est-ce la folie ou un complot, voire du théâtre, surtout que ladite voisine entretient et préserve le mystère ? Dès lors, la narratrice de « Souvenirs de l’avenir » va noter au plus près les monologues de la voisine, et relève que Lucy évoque souvent la mort de sa fille et son idée fixe de retrouver l’assassin pour le punir. Et puis, quarante ans plus tard… S.H. (comme Siri Hustvedt ?) travaille sur son récit autobiographique.

Points forts

- Un exercice de style qui ne relève guère de l’évidence : « Souvenirs à venir » juxtapose, mixe des textes retrouvés dans le journal de 1978, des ébauches d’un « roman farfelu » et jamais achevé, les commentaires sur ces ébauches écrits à l’âge de la jeunesse, des commentaires sur l’Amérique d’aujourd’hui (avec des mots très durs sur le président Donald Trump)…

- Une construction vertigineuse et parfaitement maîtrisée pour ces « Souvenirs de l’avenir », le septième roman de l’Américaine Siri Hustvedt.

- La mise en place d’un dialogue entre hier et aujourd’hui, entre S.H., la jeune femme qu’elle a été dans les dernières années 1970 et la femme artiste connue et reconnue qu’elle est devenue. C’est le moment du dialogue entre tous les « moi » de la narratrice…

- Une fois encore, Siri Hustvedt décline les thèmes qui lui sont chers : le temps et son étrangeté, le patriarcat par essence violent et cruel, l’imaginaire si doué pour réinventer le présent…

 

Points faibles

- Que d’outrecuidance, de jalousie et de mesquinerie il faudrait pour trouver un seul point faible à ces « Souvenirs à venir »…

En deux mots ...

Après  Une femme regarde les hommes regarder les femmes , paru au printemps 2019, Siri Hustvedt est déjà de retour avec  Souvenirs de l’avenir - un roman enchanteur d’où surgissent et défilent des interrogations. Sur la mémoire et ses méandres, ses contours, ces incertitudes- cette mémoire qui, chez tout un chacun, sélectionne, malaxe, déforme, met à l’écart… Un grand texte, exigeant, envoûtant, étourdissant. A lire sans modération aucune !

Un extrait

« Je suis dans le Minnesota. C’est le petit matin. La fenêtre est ouverte et ça sent le printemps. Hier, comme le taxi m’amenant de l’aéroport roulait sur la grand-route en direction de Webster, je me laissais pénétrer par les verts de la chaude lumière de mai, et je sentais les légères ondulations du vaste paysage de plaine et le staccato périodique de ses élévations : les granges, silos, maisons et caravanes et, par intermittence, au bord de la route, les grands panneaux publicitaires pour des aliments, des motels et Jésus. La musique visuelle de chez moi ».

« Mes premiers moments dans mon appartement revêtent dans ma mémoire une dimension radieuse n'ayant aucun rapport avec la lumière du jour. Ils sont illuminés par une idée. Dépôt de garantie versé, premier mois de loyer réglé, porte refermée sur M. Rosalès, mon concierge rebondi et souriant, de la sueur maculant mon t-shirt sous les bras, je faisais des bonds sur le plancher, improvisant une sorte de gigue, bras levés en signe de triomphe ».

L'auteur

Née à Northfield, Minnesota (Etats-Unis) le 19 février 1955, Siri Hustvedt est une écrivaine, poétesse et essayiste américaine. Grandie entre un père américain, une mère norvégienne et trois sœurs, elle est diplômée en littérature anglaise de l’Université Columbia. En 1982, elle épouse le romancier Paul Auster. Elle publie en 1992 son premier roman, Les Yeux bandés . En 2010, elle édite La femme qui tremble, un essai sur les troubles neurologiques qu'elle a étudiés dans les hôpitaux psychiatriques. En 2013, c’est Vivre Penser Regarder, le texte de trente-deux conférences et articles prononcés ou publiés séparément entre 2005 et 2011. Dans ce recueil, elle déroule ses thèmes de prédilection : la littérature, la philosophie, la psychologie, les neurosciences…

En 2015, elle est chargée de cours en psychiatrie à faculté de médecine Weill de l'Université Cornell, et cet automne, Siri Hustvedt est revenue au roman avec  Souvenirs à venir. Dans un récent entretien, elle confiait : « Il n’y a pas de photographie de l’événement qui se serait inscrite dans le cerveau. Chaque souvenir qu’on extrait est sujet au changement, raison pour laquelle tous les convives qui ont assisté audit repas de famille en feront un récit différent par la suite. J’ai toujours été intéressée par la physiologie de la mémoire et son caractère fictionnel. Nous avons bel et bien des souvenirs, mais ils sont infusés d’imaginaire... » Côté distinctions, elle a reçu en 2012 le Prix international Gabarron pour la réflexion et les sciences humaines, et en 2019, le Prix Princesse des Asturies pour l'ensemble de son œuvre et le Prix européen de l’essai pour  Les mirages de la certitude.

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