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Un automne de Flaubert

Flaubert se libère du démon de la mélancolie. Un roman captivant
De Alexandre Postel
Gallimard, 132 p.

Lu / Vu par

Anne Jouffroy
Publié le 08 avr . 2020

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

A Concarneau, à l'automne 1875, Gustave Flaubert se guérit d'une dépression, il retrouve le goût de l'écriture. La preuve tangible de cette guérison est la parution en 1877 de son recueil Trois Contes, salué unanimement comme un chef d'oeuvre. Ces Trois Contes sont La légende de saint Julien l'Hospitalier, Un cœur simple et Hérodias.

Flaubert a passé sa vie à douter de lui, de ses talents d'écrivain. Il a traversé, de façon chronique, des crises nerveuses, des périodes de dégoût de lui-même.

En 1875, il a 53 ans. Menacé de ruine financière, accablé du chagrin de la mort de sa mère et d'amis proches, assombri par l'insuccès en 1874 de la Tentation de Saint Antoine, il se croit incapable dorénavant d'écrire.

Pourquoi Concarneau? Parce que la mer calme les nerfs et parce que son jeune ami savant, le médecin biologiste Georges Pouchet, y dirige la station de biologie marine. Ensemble ils se baignent, se promènent, rient de bon coeur, se régalent de poissons et fruits de mer. Un troisième larron, Georges Pennetier, ami de Pouchet et directeur du muséum d'histoire naturelle de Rouen les rejoint. L'ambiance est détendue, chaleureuse.  Mais il semble qu'une raison plus profonde, plus mystérieuse participe à la guérison de Flaubert à Concarneau.

Fasciné par la science, Flaubert regarde Pouchet disséquer poissons, mollusques et crustacés à la station de biologie. Pouchet partage avec lui son amour de la science et lui dévoile les merveilles de la biologie.

Cette fascination pour la beauté de la recherche scientifique, précise, au scalpel, Flaubert la tient de l'enfance. Il savait que son père, chirurgien à l'Hôtel-Dieu de Rouen, aimait disséquer des cadavres. Admiratif du fonctionnement du corps humain, le docteur Flaubert en étudiait avec passion les organes. Et le docteur Flaubert estimait la science supérieure à la littérature. Ainsi pour Gustave Flaubert la science est modèle de beauté et modèle de l'autorité du père. 

Cependant, la beauté de l'art ne peut-elle dépasser la beauté de la science ? Un beau texte n'est-il pas supérieur à une belle expérience scientifique ? Flaubert a une esthétique, une éthique de l'écriture. Il la veut précise, ciselée au scalpel. D'où ses éternels tourments, la plume à la main, pour s'assurer de la beauté de son style.

A Concarneau Flaubert se serait-il, inconsciemment, délivré de l'autorité paternelle scientifique et écrasante ? Et ceci, grâce à Pouchet qui ne se drape pas dans sa prétention de savant comme le faisait le docteur Flaubert ? Alexandre Postel le laisse entendre.

C'est en effet à Concarneau que Flaubert reprend ses ébauches, commencées en 1844, du plan de La légende de Saint Julien l'Hospitalier. Inspirée de la Légende Dorée de Jacques de La Voragine, la vie de saint Julien est marquée par la violence. Avant d'accéder à sa future sainteté, Julien fait des carnages à la chasse et commet, sans le vouloir, un parricide.

Points forts

L'écriture fluide d’Alexandre Postel, dense, tendre et teintée d'ironie qui nous fait osciller entre le roman et le récit.  

Les descriptions de Flaubert à son bureau fourrageant, encore et encore, ses mots, ses phrases pour épurer son style quand il se lance de nouveau dans la rédaction de La légende de Saint Julien l'Hospitalier.

La découverte d'un épisode peu connu de la vie de Flaubert.

Points faibles

Je n'en vois aucun.

En deux mots ...

Emportée par le personnage si attachant qu'est Flaubert, j'ai regretté que ce livre n'ait que 132 pages. Mais je comprends bien que Alexandre Postel, admirateur de Flaubert et de son style, soit attentif à la concision et évite les péroraisons !

Un extrait

- «Il [Flaubert]déclare que le docteur Flaubert n'a pas connu, lui, la joie d'avoir un successeur. Certes, à sa mort, c'est Achille, le fils aîné, qui a récupéré sa place à l'Hôtel-Dieu, "mais entre nous, confie-t-il, mon frère n'arrive pas à la cheville de mon père, c'est un médiocre; et quant à moi, soupire-t-il, quant à moi...j'ai fait le désespoir de mon père". » (p.81)

-«Il sait, depuis qu'il a l'âge de penser, que la science est le plus parfait accomplissement de l'esprit, que les savants sont les seuls héros dont l'humanité puisse légitimement s'enorgueillir (...).Il le sait parce que son médecin de père le lui a dit et le lui a prouvé par son exemple; il sait que la lucidité, le calme, l'impersonnalité, la recherche de la vérité sont l'apanage du savant, et qu'il a, lui, voué sa vie à des occupations stériles, à des amusements indignes et subalternes, à une parodie de la grandeur scientifique (…).Tout cela il le sait; il a appris à vivre avec la conscience de son insuffisance essentielle, sous le joug de ce verdict porté sur lui-même, dans l'alternance épuisante du consentement et de la révolte, de la résignation et de la rage.

Or, justement ce qu'il sent poindre en lui, ce matin-là, dans la station marine, c'est l'obscure résistance de sa volonté, l'éveil de sa force engourdie, le vieux désir de secouer le joug.» (p.108)

L'auteur

Alexandre Postel est professeur de lettres. Il a publié 3 romans, Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landernau découvertes), L'ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2026).

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