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Un monstre est là, derrière la porte

Une ode tragi-comique à la souffrance des « oubliés de tous » de La Réunion. Grand Prix du Roman Métis et Prix André Dubreuil du Premier Roman décerné par la Société des Gens de Lettres
De Gaëlle Bélem
Gallimard, Collection Continents Noirs, parution en 2020 - 210 p. - 19€

Lu / Vu par

Marie de Benoist
Publié le 15 jan . 2021

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Thème

A La Réunion dans les années 1980, l’histoire de « la teigne », c’est ainsi que la narratrice se désigne, commence mal. Dès sa naissance dans un quartier populeux et pauvre de Saint-Benoît, elle est détestée par ses parents incultes, paresseux et violents, qui appartiennent au fameux clan des Dessaintes, des « rien du tout ». Leur programme d’éducation sera réduit à un seul précepte : « C’est comme ça, un point c’est tout ! » Superstitieux comme tous les Réunionnais, ils croient à la sorcellerie et ne regardent à la télévision que des films d’horreur. Ils abusent de la confiance naïve de leur fille pour peupler son univers de monstres de toutes sortes. Elle vit donc ses premières années entre les insultes, les coups et les menaces d’une maison de correction. Mais elle manifeste très tôt une force de caractère hors du commun, qui va lui permettre de se construire en s’opposant en tout à ses parents calamiteux. Sauvée par l’école, qu’ils jugent inutile, elle y accomplit des prouesses.

Elle se réfugie dans ses lectures et prend conscience de sa vocation d’écrivain à sept ans. En grandissant, elle doit cependant affronter une suite ininterrompue de désastres familiaux : chômage, alcoolisme, bagarres, disparition du père du jour au lendemain, bref la misère au quotidien.  Même si elle se sent parfois abandonnée et prête à envisager le pire, elle ne se décourage jamais grâce à son énergie et à sa détermination.

Points forts

• Pour dépeindre la souffrance des pauvres de La Réunion, l’auteur a choisi de nous raconter les tribulations d’une famille victime de sa décadence depuis le XVIIème siècle, « ces dingos de Dessaintes ... nés ordures » : ils sont tous devenus fous, voleurs ou criminels. Considérés comme des parias, ils ressemblent étrangement à leur île, terre de désolation, qualifiée de « tas de gravats » ou de « caillou au goût de cendres et de sang », bien loin des clichés touristiques.

• Le thème du monstre, annoncé par le titre, est très présent. Des créatures diaboliques effroyables alimentent les cauchemars et les crises d’angoisse de la petite fille. Les Dessaintes eux-mêmes se considèrent comme des monstres. Et, symboliquement, le monstre peut désigner la malédiction de la misère qui pèse sur l’île, contre laquelle seule la force d’inertie semble efficace.

• Tout est tourné en dérision dans ce récit féroce, presque impitoyable ; le ton est volontairement grinçant, moqueur, sarcastique pour éviter sans doute l’aspect pathétique, voire tragique du grand dénuement matériel, intellectuel et affectif de cette population.

Points faibles

• L’accumulation parfois cynique de tableaux sombres de l’île, de ses habitants, de leur mode de vie, de leurs croyances, peut dérouter le lecteur.

En deux mots ...

L’auteur nous propose, à travers ce récit rythmé, écrit d’une plume alerte, dans une langue riche et inventive, une ode tragi-comique aux « oubliés de tous » de La Réunion. Lucide, elle ne les épargne pas, en soulignant leurs défauts et en montrant qu’ils se contentent de vivoter aux frais de l’Etat. Mais au-delà de l’ironie mordante, elle veut en quelque sorte leur rendre une certaine dignité.

Un extrait

- « L’école prend la place de mes parents et m’apprend tout de la vie. » p.86

- « J’écris, parce que j’ai enfin compris ce pour quoi je veux être faite, parce que je veux devenir ce que je suis. » p.187

- « Nous étions des monstres. Criminels héréditaires. Charognes nées pour perdre … Méchants, hautains, tyranniques, irascibles, de mauvaise foi, violents. Rien du tout, en somme. » p.194

L'auteur

Née en 1984 à Saint-Benoît de l’île de La Réunion en 1984, Gaëlle Bélem brille à l’école. Après des études littéraires à Toulouse, puis à La Sorbonne, elle devient professeur en Seine-Saint-Denis. Elle enseigne actuellement le latin et l’histoire-géographie dans deux lycées de La Réunion.

Elle est aussi juge assesseur au tribunal pour mineurs. Première romancière réunionnaise à être publiée chez Gallimard, dans la collection Continents Noirs, elle vient d’obtenir grâce à Un monstre est là, derrière la porte, le Grand Prix du Roman Métis, présidé pour sa 11ème édition par Laurent Gaudé, lauréat 2019, et le Prix André Dubreuil du Premier Roman décerné par la Société des Gens de Lettres.

Le clin d'œil d'un libraire

LIBRAIRIE AUGUSTE BLAIZOT. QUAND LE LIVRE DEVIENT UNE ŒUVRE D’ART

Faire du lèche vitrine rue du Faubourg Saint Honoré à Paris n’est plus  un luxe mais cela reste un privilège surtout lorsqu’on a la chance d’entrer au 164 chez Claude Blaizot dans la librairie éponyme de père en arrière petit- fils depuis 1870, ou au 178, chez notre ami Jean Izarn qui a repris la fameuse librairie Chrétien ou encore dans la librairie Picard au 128. Blaizot est, on peut le dire, un monument historique, le temple du livre rare, sinon unique, le royaume du livre précieux dans tous les sens du terme. « Chez Blaizot, nous sommes tout autre chose que des commerçants.  Nous sommes des artisans-libraires ». Sous leur enseigne sont réunis depuis des générations tous les métiers du livre d’art : éditeur, typographe, illustrateur, relieur, collectionneur bien sûr et avant tout découvreur.

Les éditions les plus rares sont à découvrir chez Blaizot, uniques sont certains exemplaires anciens, très limités sont les tirages. Mais le prix n’attend pas le nombre des années. Surprenant : un Houellebecq relié tiré sur Velin d’Arches à 120 exemplaires vaut ici 3 000 euros, un Le Clézio plus de 2 000 ! « Notre coup de cœur : Petits et grands verres, écrit et illustré par Laboureur, édité en 1927 (Au Sans Pareil éd. Tirage, 270 ex. !) ». Le prix ? Celui d’un Château Petrus 1947…

Que l’on se console : une simple visite vaut le « coup » d’œil : décor art déco 1920 dans son jus, vitrail du maître verrier Grüber, poème de Pierre Lecuire, « l’architecte du livre », selon Claude Blaizot (« il voit des âmes au plafond… »). Partage d’émotions garanti avec le maître des lieux : «Là où on peut donner le plus de soi, c’est dans l’édition, et le tourment le plus dur du libraire, c’est justement de se séparer d’un ouvrage qu’on a près de soi ».

 Librairie Auguste Blaizot, livres précieux : 164, Faubourg St Honoré 75008 PARIS  Tel. 01 43 59 36 58

Texte et interview par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture Tops.

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