Livres/BD/Mangas

Venise à double tour

Un Sherlock Holmes de l'âme.
De Jean-Paul Kauffmann
Ed. Equateurs 335 pages.

Lu / Vu par

Marie de Benoist
Publié le 08 avr . 2019

Recommandation

5,0En prioritéEn priorité

C'est terrible à dire, mais c'est probablement sa captivité au Liban qui a fait de JP.Kauffmann un accro de l'essentiel, exigence radicale qu'il sait nous transmettre à travers ses livres. Le dernier plus que jamais, ode au mystère de la vie et à la grandeur potentielle de l'homme.

Thème

Jean-Paul Kauffmann accomplit son rêve, habiter Venise pendant plusieurs mois. Depuis cinquante ans, il y a multiplié les séjours, durant lesquels il a exploré les églises ouvertes au public, sans retrouver le souvenir d’une « peinture qui miroite », aperçue en 1968, l’une des images qui l’ont aidé à tenir lors de sa captivité au Liban. Il se lance alors à la recherche de cette ombre, en décidant de forcer les portes des sanctuaires fermés, persuadé que leur splendeur est proportionnelle à leur secret.       Prêt à tout, il s’obstine dans cette quête obsessionnelle, en jetant son dévolu sur les églises impénétrables pour approcher leur intériorité profonde et dévoiler leur vérité invisible à travers la profusion et la magnificence de leurs œuvres d’art. Conscient des difficultés insurmontables de son choix, il parvient à convaincre quelques passionnés, qui lui ouvriront des portes, mais il se heurte aussi aux fausses promesses du Grand Vicaire, prince de l’esquive. Malgré de vraies victoires, il considérera qu’il a échoué, tout en reconnaissant qu’il a trouvé ce qu’il ne cherchait pas.

Points forts

• La révélation des différentes facettes de la personnalité du narrateur : nous suivons - le « rôdeur », inspiré par Hugo Pratt et Hitchcock, dans les ruelles obscures, les cours mystérieuses et les jardins interdits ; - l’esthète saisi, ébloui, enivré même par ses découvertes exaltantes, qui l’enchantent et parfois le troublent jusqu’à l’égarement ; - l’ancien journaliste observateur et curieux des autres ; - l’érudit qui met ses pas dans ceux de prédécesseurs prestigieux comme Châteaubriand, Morand, Sartre ou Lacan ; - le bon vivant fumant son cigare sur sa terrasse du quartier de la Giudecca.  

• Deux clés pour comprendre son attirance pour les églises inaccessibles, alors qu’il laisse à la horde déferlante des touristes les Palais, les places et le Pont des Soupirs : - son passé d’enfant de chœur, marqué par ses premières émotions esthétiques grâce à la mise en scène solennelle des célébrations en latin ; le caractère merveilleux des récits bibliques, l’encens, la musique ou le silence, tout ceci lui a donné le sens du sacré et il revendique cette imprégnation catholique ; - ses trois années d’enfermement dans les geôles du Liban, qui expliquent sa fascination pour les grilles, les portes, les clés, les lieux clos, l’emmurement.

• Des personnages savoureux : Alma, la guide bienfaisante, Claudia, la douce et belle restauratrice de tableaux, Lautrec, qui a quitté son milieu branché parisien pour redonner vie à un vignoble près de Venise, le Cerf blanc, qui sait tout sur les églises, et bien sûr le Cerf noir, l’élégant et vaniteux Grand Vicaire.

Points faibles

• Je n’en vois pas, sauf peut-être le caractère répétitif de ses démarches.

En deux mots ...

Jean-Paul Kauffmann, qui nous avait habitués à des lieux oubliés comme les îles Kerguelen, Longwood, Courlande ou Eylau, nous surprend par le choix de Venise, « la ville au monde sur laquelle on a le plus écrit. » Il réussit pourtant l’impossible grâce à l’originalité de ce livre captivant et inclassable, au style élégant et raffiné : un régal pour l’esprit et les sens ! A l’approche intelligente et profonde de cette ville envoûtante, où se mêlent la grâce et la majesté, se conjugue une célébration enthousiaste de la beauté presque à chaque page, renouvelée par la forme adoptée, qui provoque des éblouissements successifs au fur et à mesure de cette quête.

Un extrait

Ou plutôt trois:

« A Venise … je me sens constamment euphorique. Mes deux faces. Elles sont inséparables : d’un côté l’aridité des Kerguelen, leur beauté primitive ; de l’autre, la profusion vénitienne, l’ordre du monde dans sa part la plus lumineuse. » p. 83

« Ma cible, ce sont les sanctuaires inflexibles, les inapprochables, les impossibles, les coriaces, non les arrangeants, ni la catégorie des à-moitié. » p. 224

« Quel est ce Dieu capable de susciter tant de beauté ? » p. 258

L'auteur

Né en 1944, Jean-Paul Kauffmann a été journaliste à RFI, à l’AFP, au Matin de Paris et grand reporter à l’Evénement du Jeudi. Envoyé à Beyrouth en 1985, il est enlevé et détenu comme otage pendant trois ans. Après sa libération, il devient écrivain. Citons parmi ses œuvres : L’Arche des Kerguelen : voyage aux îles de la Désolation (1993), La Chambre noire de Longwood : le voyage à Sainte-Hélène (1997), Courlande (2009), Outre-Terre : le voyage à Eylau (2016)

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