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Voyages extraordinaires

Un délicieux retour à l’Antiquité… extraordinairement moderne !
De Lucien de Samosate
Les Belles Lettres, Classiques en poche traduction et annotations de Anne -Marie Ozanam et Jacques Bompaire 470 p. 13,90 €.

Lu / Vu par

Marc Buffard
Publié le 09 juin . 2020

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Thème

Les voyages extraordinaires de Lucien ne sont que le prétexte de cet écrivain grec du II è siècle ap.J.-C.  pour critiquer les hommes de son temps et particulièrement les philosophes, les riches et les dictateurs. C’est parce que son héros, Ménippe, est pauvre qu’il peut être heureux au royaume des morts ou chez les dieux dans le ciel car il n’a rien à perdre sur terre et qu’il a une vision désintéressée et sans illusions des hommes.

Lucien ne se soucie guère de crédibilité pour ses voyages soit dans le ciel au royaume des dieux soit , et c’est le plus intéressant , au royaume des morts et il fait de son lecteur son complice amusé, le tout, comme si c’était des nouvelles, s’appelle " histoires vraies" ( c’est ironique !) ou " dialogues des morts", accompagné de quelques saynètes très théâtrales.

 Lucien n’est pas Jules Verne avant l’heure; ce n’est pas la technique qui l’intéresse mais les êtres, dieux, demi-dieux et créatures étranges qu’il rencontre et ce qu’ils lui disent des hommes sur terre. 

Qu’importe le moyen par lequel on voyage s’il est poétique : nef qui s’envole dans les airs au cours d’une formidable tempête, greffe des ailes d’un vautour et d’un aigle pour Ménippe, le personnage principal plein de sagesse et d’humanité, qui s’envole chez les dieux. 

C’est ainsi que dans les "histoires vraies" le narrateur (c’est Lucien) et ses compagnons s’envolent dans le ciel; ils visiteront successivement la lune, le soleil, le ventre d’une baleine colossale, l'île des bienheureux sur laquelle ils participeront à un magnifique banquet.

Sur la lune ils rencontrent les Hippogypes; ce sont des hommes qui chevauchent de grands vautours, la plupart à trois têtes et des plumes, chacune " plus longue et plus grosse que le mât d’un grand navire marchand ". Sur leurs montures ils ont pour mission de " voler tout autour du pays et de conduire devant le roi tout étranger qu’ils trouvent."

Les aventures fantastiques continuent mais je ne peux résister au plaisir de vous citer le mode de reproduction des habitants de la lune, les Sélénites et plus particulièrement "d’une race d’entre eux appelés Dendrites (hommes des arbres) qui naissent de la façon suivante : on coupe le testicule droit d’un homme et on le plante dans le sol. Il en pousse un très grand arbre, fait de chair et semblable à un phallus. Il a des branches et des feuilles et ses fruits sont des glands (!) longs d’une coudée. Quand ils sont mûrs, on les cueille et on les casse pour en faire sortir les hommes."

C’est ensuite l’ " Icaroménippe ou l’homme qui va au-dessus des nuages" et le voyage chez les dieux de Ménippe qui, bien qu’en tant qu’homme vivant n’a aucun droit à ce séjour, pourra échanger, dans un temps limité, avec les dieux sur ses contemporains.Ce qui est bien sur l’occasion pour Lucien de régler se comptes avec les philosophes qui ne sont que des charlatans hypocrites attachés à ne surtout pas suivre les préceptes qu’ils énoncent.

 Nous retrouvons Ménippe au royaume des morts dans le " dialogue des morts " où, d’une manière particulièrement savoureuse, Lucien s’en prend aux riches et aux dictateurs qui, devenus morts, démunis de tout et égaux à tous les autres, se lamentent comiquement sur ce qu’ils ont perdu et pleurent pour l’éternité leur condition terrestre faite de cruautés, vilenies, trahisons, stupre et autres...Ménippe lui qui n’avait rien sur terre, pas même les savates qu’il fabriquait, est heureux et libre au royaume des morts.

Points forts

De tous ces textes on retiendra l’humour de l’auteur qui nous le rend extraordinairement moderne et attachant ce qui, quand on fait le compte des siècles qui nous séparent, provoque une émotion semblable à celle que l’on éprouve devant les fresques les plus vivantes de Pompei.

Et c’est un peu, avec ses sarcasmes et ses moqueries, comme si les mânes de Voltaire, dont on sait que le "Micromégas" y a trouvé quelque inspiration, accompagnaient notre lecture pétrie du même plaisir complice...

Points faibles

Le récit de Lucien peut apparaître à l’homme d’aujourd’hui si volontiers incrédule, naïf et un peu enfantin si l’on ne fait pas l’effort de se replacer dans le contexte de la mythologie grecque et si l’on ne sait y trouver une poésie qui n’est que l’écho de celle d'Homère et du récit des voyages d’Ulysse auquel Lucien se réfère très souvent.

En deux mots ...

Les voyages extraordinaires sont une incroyable balade dans le temps, l’espace, la mythologie et la philosophie servie par l’humour et la poésie d’un auteur qui n’entend pas faire le moindre cadeau à ses contemporains dont les travers et les excès sont extraordinairement modernes, hélas !

Il faut noter enfin que l’édition proposée aux Belles Lettres dans Classiques en poche est bilingue et permet aux hellénistes de goûter directement au texte de Lucien et à ses subtilités. D’autres ouvrages de Lucien sont proposés par cet éditeur. 

Un extrait

Dans une des premières scènes du dialogue des morts, Ménippe doit payer son obole à Charon qui l’a fait traverser le Styx, mais il n’a rien :
« CHARON. Où es- tu allé chercher ce chien là Hermès (c’est le Dieu qui conduit les morts vers les enfers )? Comme il bavardait tout au long de la traversée ! Il riait et se moquait de tous les passagers ! Lui seul chantait, pendant que les autres se lamentaient.
HERMÈS. Ignores-tu, Charon, quel homme tu viens de faire traverser ? Il est parfaitement libre et ne se soucie de rien. C’est Ménippe.
CHARON. Ah, si jamais je t’attrape...
MÉNIPPE. Si tu m’attrapes, mon bon ? Tu ne saurais m’attraper deux fois »

Plus loin CRÉSUS demande à Pluton d’éloigner Ménippe :
« PLUTON. Quel mal vous a-t-il fait ? Il est mort comme vous !
CRÉSUS. Dès que nous nous lamentons et que nous gémissons, en nous rappelant notre vie d’en haut, que Midas ici présent pleure son or, Sardanapale son luxe immense, et moi, Crésus, mes trésors, lui il rit ! Il nous insulte, il nous traite d’esclaves et d’ordures. Parfois même, il chante pour troubler nos lamentations. En un mot, il est insupportable. »

L'auteur

Lucien de Samosate  est né en Syrie vers 120 après Jésus-Christ dans une famille probablement modeste. Mis en apprentissage chez un oncle sculpteur, il casse dès le premier jour une plaque de marbre ; battu, il décide à la suite d’un songe de se consacrer à la Culture (Paideia). Et il commence à voyager tout autour de la Méditerranée avant de se fixer à Athènes et devenir conférencier. Et, bien sûr, d’écrire et c’est par le fantastique qu’il prend sa revanche sur le réel. Si l’homme ne peut voler ni atteindre la lune, la fiction le lui permettra. Ses écrits comme ses déclamations à la manière des sophistes et des rhéteurs rencontrent un grand succès qui lui apporte fortune et renom.

Lucien a provoqué au XVè siècle un engouement à l’origine de l’inspiration de Rabelais pour “Gargantua” puis de Thomas Moore pour son “Utopia” et plus tard Cyrano de Bergerac et bien sur Voltaire dont le conte philosophique “Micromégas” reprend les voyages interstellaires et le gigantisme des personnages.

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