Floating

Un quartet international qui se nourrit des musiques du monde
De
Emile Parisien
Maison de disques : ATC
Parution le 25 septembre 2026
CD 15 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Émile Parisien est devenu une sorte d’évidence. Et c’est peut-être là que commence le problème.

Évidence du son, d’abord : ce soprano vibrant, tremblant, vibrionnant qui semble toujours sur le point de déraper et qui pourtant sait exactement où il va. Évidence de la phrase, nerveuse, bondissante, capable de passer de l’éclat à la suspension, du cri au murmure. Évidence de la construction de l’improvisation, avec cette montée progressive de l’intensité : le signe des grands. Évidence enfin d’une carrière qui, en quelques années, l’a porté aux nues.

Son chemin est pavé d’honneurs. Daniel Humair le repère et l’intègre à son groupe.

Michel Portal réclame de jouer en sideman à ses côtés. Wynton Marsalis partage la scène de Marciac avec lui. Jean-Paul Celea l’associe à son hommage à Ornette Coleman. Joachim Kühn, le grand pianiste allemand, forme avec lui un quintet et c’est Sfumato, une sorte de rêve éveillé.

Parisien joue à Marciac, Montreux, Vienne, Berlin, Londres, New York.

Les salles les plus prestigieuses s'enchaînent. Et les tournées, sans doute épuisantes : plus de deux-cent cinquante dates avec l’inséparable Peirani, l’accordéoniste, entre 2014 et 2016.

Le sopraniste a pris son envol (Take of, disent les Anglais). Et son soprano, justement, n’est pas celui d’un héritier docile. Coltrane est là, Lacy aussi, Liebman peut-être, mais Parisien passe ailleurs : son aigu n’est pas seulement aigu, il est “attaque”, déplacement, éclat. 

Une phrase commence, se tord, bifurque, revient - mais revenue, elle n’est déjà plus la même.

Le lyrisme chez lui n’est pas la joliesse. Il y a du nerf là-dessous.

Parisien a compris quelque chose d’essentiel : le jazz n’est pas seulement une affaire de langage, c’est aussi une affaire de circulation. Les rencontres deviennent des projets, les projets des albums, les albums une histoire, celui d’un succès mérité.

Enfin vint Floating.

Le titre est presque une indication. Tout flotte ici : le temps, les timbres, les mélodies. Les tablas de Prabhu Edouard remplacent la batterie. Yaron Herman au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse. Très belle idée. Un all stars. Le son change, la pulsation se déplace, la musique respire. Une étape essentielle dans le parcours sans faute de Parisien.

Points forts

Le choix des tablas d’abord. Un coup de maître d’inviter l’un des maîtres de ces percussions indiennes. Donc, exit la batterie habituelle, et avec elle une certaine évidence du swing. Le rythme de Prabhu n’est plus derrière, mais apparaît ailleurs, dans les interstices. Sa virtuosité sans pareille lui permet de superposer des métriques impaires ou asymétriques. Il engage une véritable conversation avec le soliste, y compris par la voix avec l’utilisation des traditionnelles syllabes rythmiques (Les fameux bols) qui alternent avec la frappe des peaux.

Le dialogue avec le piano de Yaron Herman est nourri par leur insatiable passion pour les mélodies et l’approche également lyrique.

Linda May Han Oh apporte une ligne de flottaison (Floating) entre la fluidité des percussions et les envolées des deux solistes. 

Les compositions de Parisien (une seule n’est pas de lui, mais de Linda) possèdent une qualité rare : je peux vous les chanter, si vous voulez. La mélodie est présente, mais travaillée par le mouvement, les cassures, les changements de densité.

Parisien, lui, possède ce son immédiatement reconnaissable avec ses étranglements soudains, cette articulation presque électrique, cette façon de faire surgir le lyrisme au milieu de l’agitation. Le soprano peut devenir voix, percussion, éclat, ligne brisée. Il ne joue pas seulement les notes : il organise leur apparition, leur disparition, leur retour.

C’est sa signature.

Quelques réserves

Voilà donc le paradoxe.

Emile Parisien est devenu une vedette, qui navigue sur les fleuves d’Europe, sans avoir cessé d’être musicien. Très bien. Mais la vedette introduit malgré elle une hiérarchie. Le compositeur compose, le leader conduit, les autres accompagnent. Même lorsqu’ils sont exceptionnels, comme c’est le cas ici. La basse assure, le piano expose ou commente, le soprano délimite son espace : dominant. Seuls les tablas semblent tirer leur épingle du jeu en déformant la géométrie du groupe. Le problème n’est pas l’absence de risque. Ce serait trop facile. Il est ailleurs : dans cette question beaucoup plus embarrassante de ce que devient un discours tant attendu et à ce point reconnaissable.

Parisien possède tout : son propre son, sa phrase, ses partenaires, son public. On sait ce que l’on vient chercher. Et Floating, par moments, le donne avec un brin de complaisance. Belles mélodies, beaux timbres, improvisations impeccablement conduites : tout est en place. Peut-être trop.

Vincent Lê Quang, Jean-Charles Richard, Olivier Py : trois saxophonistes sopranos français de premier plan, trois musiciens qui ont leur veine propre, leur rigueur intrinsèque, leur culture souvent immense, leur histoire, et dont la visibilité reste pourtant sans commune mesure avec celle de Parisien. Relèvent-t-ils d’une autre économie ? Plus exigeante peut-être, plus secrète. Leur rapport à la création paraît primer sur celui de la reconnaissance. Parisien a peut-être fait en sorte que la gloire, elle, ne se passerait pas de lui. Il possède cette intelligence-là. Et cela n’enlève rien à ses immenses qualités musicales. Et l’après, serions-nous tentés de dire ? Lorsque l’homme est reconnu, lorsqu’il remplit les salles, lorsqu’il devient immédiatement identifiable, doit-il encore se contenter de se perfectionner ou est-il encore capable de déplacer le centre de gravité de son art ?

Floating ne répond pas tout à fait à cette question. Il charme par ses sortilèges, il envoûte même. Il ajoute une belle pierre à une œuvre déjà considérable. Mais confirmer n’est pas nécessairement avancer.

Et c’est peut-être là, plus que dans une quelconque « prise de risque », que se situe aujourd’hui le véritable enjeu de Parisien : ne pas laisser la reconnaissance décider à sa place de ce que sa musique doit désormais être.

Encore un mot...

Nous sommes à Marciac pour le Festival. Wynton Marsalis en est le parrain, il a créé une Master class pour les jeunes musiciens de la section jazz du collège. Tout ce beau monde se retrouve sur scène, le dimanche 14 août 1994. Je m’en souviens comme si c’était hier. Un saxophoniste alto d’une dizaine d’années prend un solo plein de drive et de furie. Je me penche vers mon épouse et lui murmure à l’oreille : « Celui-là, il ira loin ». Les années passent et je découvre un sopraniste du nom d’Emile Parisien qui surclasse tout le monde. Comme l’altiste enfant sur la scène de Marciac. Il a fallu que je vois une photo de cet enfant dans un article de Jazz magazine consacré à Emile, pour réaliser, des années plus tard, que c’était lui. Quand il eût invité Winton des années plus tard sur l’immense scène sous le chapiteau (avec Portal et Kühn !), l’élève était désormais l’égal du maître. 

L'auteur

Émile Parisien est un saxophoniste soprano et compositeur français, il s’est imposé depuis les années 2000 comme une figure majeure du jazz européen. Repéré très tôt par Daniel Humair, il développe de nombreuses collaborations, notamment avec Michel Portal, Vincent Peirani, Wynton Marsalis et Joachim Kühn. Son parcours associe duos, quartets, formations collectives et projets internationaux. Il se produit dans les principaux festivals européens et sur de grandes scènes internationales. Son jeu au soprano se distingue par une forte personnalité sonore, une grande virtuosité, une articulation très mobile et une approche libre de l’improvisation. Son travail de compositeur occupe également une place importante dans sa carrière. Plusieurs de ses enregistrements ont été distingués par la presse spécialisée, notamment Jazz Magazine. Il reçoit en 2012 le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz et devient Artiste de l’année aux Victoires du Jazz en 2014. En 2017, il reçoit un Echo Jazz en Allemagne.

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