Les oiseaux musiciens
Quatuor pour la fin du Temps
Avec Yvonne Loriod (piano)
Réimpression de 1959
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Thème
Qui n’a rêvé d’être assez ornithologue pour pouvoir désigner les oiseaux par leurs véritables noms, en une savante autant que poétique science naturelle permettant d’identifier le chocard des Alpes, la bouscarle, l’alouette Lulu ou le traquet rieur, sans parler des plus connus comme le loriot ou la chouette hulotte ! Seul un compositeur sensible à la musicalité d’une telle phonétique autant qu’aux infinies variations des modalités d’expressions de cette faune aviaire pouvait s’acquitter d’une telle tâche, et ce compositeur fut Olivier Messiaen. De ses nombreuses recherches, il en tira un Catalogue d’oiseaux (1958) ainsi que des Oiseaux exotiques (1956), œuvres qui ont une importance toute particulière dans l’immense opus du Maître. Aux chants d’oiseaux, bien des compositeurs ont pensé avant lui : Janequin en est un, Beethoven, dans sa Symphonie Pastorale, en est un autre. Mais il s’agit moins chez eux d’imiter que de suggérer à l’auditeur l’idée de l’oiseau réputé le plus parfait parmi les chanteurs sans souci de fidélité littérale aucune.
Il n’en serait pas de même chez Messiaen : il affirme que les chants d’oiseaux, dans ses œuvres, sont des imitations totalement fidèles aux originaux. Mais sommes-nous obligés de croire Messiaen ? Sans doute pas : partant des chants d’oiseaux, il aboutit à une transposition qu’il aurait pu, à la limite, inventer sans écouter les chants d’origine, et qu’il inclut dans l’ensemble de son discours musical. La richesse de modes et de rythmes à laquelle il aboutit est évidemment stupéfiante et pare ses œuvres d’une diversité infinie. Mais ce ne sont plus des chants d’oiseaux.
Et d’autant moins que l’oiseau ne vit pas dans le vide : il a son milieu, son habitat, son climat, sa lumière, son biotope. Les œuvres dont il est question ne sont donc pas seulement des successions de chants d’oiseaux mais aussi et surtout des évocations de la nature qui entoure les oiseaux. Et là, plus question d’imitation : le vent, le bruit de l’eau, des feuilles, des branches, Messiaen les évoque, se montrant en cela le descendant de Debussy, le Debussy du Prélude comme celui de La Mer.
À ces moments musicaux consacrés aux oiseaux, soit pour piano seul (Catalogue d’oiseaux), soit pour ensemble orchestral (Oiseaux exotiques) parus sous le label Frémeaux et Associés avec Yvonne Loriod au piano, réimpression d’un enregistrement datant de 1959, a été ajouté le Quatuor pour la fin du Temps, œuvre magistrale composée en 1941.
Points forts
Olivier Messiaen avait dès 1941 expérimenté une façon particulière d’écouter le monde. Du fond de son stalag de Goerlitz, il ne cessa pas de faire de la musique. Ayant rencontré des camarades de captivité musiciens amateurs, un violoniste et un clarinettiste, ainsi qu’un professionnel, le violoncelliste Etienne Pasquier, il composa ce qui allait devenir le Quatuor pour la fin du temps, titre inspiré de l’Apocalypse et dont la création eut lieu au stalag même dans l’hiver 41-42, avec Messiaen au piano devant la totalité des cinq mille prisonniers du camp et son état-major au grand complet. Ce fut pour le compositeur un événement considérable qui lui permit de faire valoir les raffinements d’une écriture complexe associés à la toute-puissance mélodique de la partition, double aspect qui restera la marque de beaucoup des œuvres ultérieures du Maître, à l’exception de certains travaux de recherche pure composés dans les années 50 et 60. Suivront pendant les années de guerre trois œuvres parmi les plus célèbres : les Visions de l’amen pour deux pianos en 43, les Trois petites liturgies de la présence divine, pour chœur de femmes, orchestre à cordes, piano et ondes Martenot, de 44, et enfin les Vingt regards sur l’enfant Jésus, pour piano seul, de 44 également.
Nul hasard dans l’organisation interne de ce coffret de trois CD car il est aussi question d’oiseaux dans le Quatuor pour la fin du temps où leur chant surgit comme figure de résistance et d’éternité. Au stalag où les chants d’oiseaux devaient être rares, Messiaen plus que jamais, dans les conditions d’une extrême précarité, les convoqua pour qu’à travers eux pût s’exprimer tout son amour de la nature ainsi que sa foi en l’homme alors même qu’il eut sous les yeux mille raisons de douter de l’humanité.
Quelques réserves
On ne se lassera jamais d’évoquer la rousserolle effarvatte, la buse variable ou le traquet stapazin dont les noms mêmes invitent à un voyage au pays merveilleux des animaux à plumes.
Encore un mot...
On aura garde d’oublier de citer Jean-Claude Roché, évoqué dans la présentation du coffret, tenant de l’audio naturalisme, en forte résonnance avec la sensibilité de Messiaen : « là où Messiaen notait, transcrivait, composait, Roché s’est tenu dans une autre fidélité : celle du terrain, du souffle de la présence. Il n’a pas voulu transformer les oiseaux en musique mais laisser la musique des oiseaux advenir. Micro en main, il a parcouru le monde comme on parcourt une partition ouverte ». (Patrick Frémeaux)
L'auteur
Compositeur visionnaire, Olivier Messiaen (1908-1992) a profondément transformé l’histoire de la musique contemporaine en faisant du chant des oiseaux l’une des sources essentielles de son langage musical. Fasciné par les rythmes de la nature, il consacra aux oiseaux ses œuvres les plus novatrices, ouvrant ainsi la voie à une approche nouvelle selon laquelle la musique n’est pas une invention mais la traduction imparfaite d’un chant plus ancien inscrit dans le vivant.
Yvonne Loriod (1924-2010) fit partie du groupe des élèves de Messiaen. Après la mort de sa première épouse en 1961, il l’épousa. Pianiste exceptionnelle par sa technique qui lui permit d’aborder les œuvres les plus difficiles du répertoire moderne, parmi lesquelles les œuvres de Messiaen, elle fut sa principale interprète.
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