Here because of Hope

Londres, ou l'ancien empire en pleine secousse
De
Ezra Collective
Maison de disques : Hi-Res Audio
Parution le 11 septembre 2026
CD 16,99 Euros
Notre recommandation
4/5

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Thème

Le jazz anglais ? L'expression a quelque chose d'un peu compassé, comme si la Manche suffisait à arrêter les sons. Écoutez Ezra. Londres n'est plus cette île qui exportait ses institutions, ses uniformes et ses bonnes manières ; elle reçoit, absorbe, mélange, transforme. L'ancien Empire revient par la porte des rythmes. Il ne défile plus, il danse.

Le phénomène Ezra tient à cette insolence : faire sortir le jazz de son périmètre habituel, l'arracher à ses rites d'initiés, lui rendre le corps, la rue, la fête. Le public suit, bien au-delà du cercle des amateurs. Mais attention : il ne s'agit pas de simplifier le jazz pour le rendre consommable, mais de compliquer la musique populaire. Le rock, le reggae, le hip-hop, le calypso, l'afrobeat, la soul, le rhythm and blues entrent dans la danse. Tout travaille. Tous les types ont entre vingt-six ans et trente-trois ans (l’âge du Christ). On peut parler de relève. 

Ces musiques ont une histoire qui est loin d'être innocente. Le Nigeria, les Caraïbes, Londres : voilà les points d'une carte qui ne se lit pas dans les atlas ordinaires. Les routes commerciales, la colonisation, les migrations, les familles déplacées ont dessiné une géographie humaine dont les descendants font aujourd'hui leur matière sonore. Ce que l'Empire avait dispersé, la musique le rassemble autrement. Non pour rétablir une origine pure - laquelle ? - mais pour faire entendre ce qui arrive lorsque plusieurs origines cessent de se regarder à distance.

L'album suit ce mouvement. De l'afrobeat ouest-africain aux pulsations caribéennes, jusqu'aux musiques urbaines de Londres, il dessine moins un itinéraire touristique qu'une généalogie en mouvement. Chaque membre apporte son histoire, ses filiations, ses habitudes d'écoute. Les héritages ne sont pas rangés dans des vitrines ; ils se frottent, se heurtent, se relancent.

C'est ici que la question Black British prend tout son sens. Les parents sont arrivés avec leurs disques ; les enfants ont grandi avec le hip-hop, la grime et les sons de la ville. Entre les deux, pas de transmission tranquille, pas de patrimoine soigneusement emballé. Il y a des reprises, des bifurcations, des trahisons fécondes. On hérite en changeant ce que l'on reçoit. Le passé n'est pas derrière soi : il passe dans les amplificateurs.

Il faut rappeler, dans cette histoire, le rôle de Tomorrow's Warriors, fondé par Gary Crosby avec Janine Irons, qui a contribué à faire émerger une nouvelle génération de musiciens britanniques, notamment issus des diasporas africaines et caribéennes. Le jazz y rencontre d'autres traditions, mais aussi une possibilité concrète de formation, de transmission et d'émancipation. Une scène musicale ne se décrète pas : elle se fabrique, dans les salles de répétition, les rencontres, les apprentissages, les solidarités.

Et puis il y a l'énergie, cette chose que les discours sur le métissage oublient parfois, à force de vouloir expliquer la musique avant de l'entendre. Ezra joue pour les corps autant que pour l’esprit. La fête n'est pas une concession commerciale, encore moins une diversion. C'est une manière de faire tenir des histoires ensemble. Le rythme établit une communauté provisoire, sans demander à personne d'abandonner ce qu'il est.

Voilà pourquoi le succès du groupe mérite davantage qu'un satisfecit. Il signale qu'une musique exigeante peut circuler sans demander la permission aux catégories qui prétendent la contenir. Ezra ne joue pas la bande-son d'une identité britannique retrouvée. Il fait entendre une identité qui n'a jamais fini de se composer. Londres, dans cette affaire, n'est pas le centre qui rassemble les périphéries : c'est le lieu où elles se rencontrent, se transforment et produisent de l'inattendu. Le jazz y gagne une nouvelle jeunesse. L'histoire, elle, trouve un autre tempo.

Points forts

Here because of Hope est sans doute l’album le plus ambitieux que nous ait donné Ezra, il délaisse les dance floor pour revenir sur la genèse de sa propre musique avec une tripartition fondatrice : l’Afrique et l’afrobeat, les Caraïbes et le reggae et Londres et le Hip-hop. Bien sûr je résume, et donc je trahis. 

Une narration structure le tout avec la déclamation de cette histoire imaginaire par l’actrice guyano-britannique Letitia Wright pendant les interludes. La portée symbolique en est forte avec l’Afrique originelle de la douleur et de la promesse, autour du rythme, seule base solide, puis la transition forcée, l’exil et la traite négrière et l’arrivée à Londres enfin, nouvelle terre promise. L’actrice résume tout cela avec sa voix théâtrale et pleine de solennité.

 Il faut bien voir que la musique d’Ezra est une synthèse de synthèses. Que les trois sources musicales que je viens de citer forment elles-mêmes, à leur manière, une forme de syncrétisme. A preuve : l’afrobeat est né au Nigeria dans les années soixante avec pour chefs de file Fela Kuti et Tony Allen qui mêlaient les polyrythmies africaines avec le jazz de Miles Davis et le Funk de James Brown. Quant au Reggae : outre les sources endogènes de la Jamaïque (Mento, Ska), il s’inspire de la soul et du funk afro-américains. Idem pour le Hip-Hop qui conjugue le Funk, la soul et le disco avec l’influence des DJ caribéens et les griots africains. Quel salmigondis ! 

Le symbole de tout cela, c’est la profusion des percussions utilisées : côté Afrique de l’Ouest, ce sont les congas, le shekere (une sorte de calebasse) et la cloche de vache (mais oui) ; côté Caraïbes, ce sont les tambours d’acier, les bongos, les blocks et côté londonien enfin, ce sont les tambourins et les shakers à bille.

Et la polyrythmie. La tension 4/4 et 3/4 d’abord. C’est l’une des caractéristiques de l’afrobeat invoqué dans la première partie, dans Blow your Trumpet ou Sweet Echo où le clavier joue ses accords en 4/4 alors que la rythmique est sur des métriques impaires. Dans la deuxième partie, avec le reggae pour référent, sur El Corazon, la section des cuivres syncope sur une base de salsa d’où cette impression de décalage, voire d’accélération du tempo. Cette illusion est encore plus nette dans Well organised où triolets (ternaire) et noires (binaire) se superposent.

Quelques réserves

Je dois vous faire un aveu. J’ai pour petite spécialité de faire la recension d’albums commis par des musiciens qui jouent sous les radars médiatiques avec l’espoir qu’ils crèvent le plafond de verre. On peut me taxer d’élitisme, d’aucuns me l’ont fait doucement remarquer, et cela n’est pas tout à fait faux. J’ai décidé avec cette chronique de faire amende honorable : le succès populaire n’est pas forcément synonyme de facilité ou de démission. Aucune réserve, ne serait-ce qu’à cause de cela.

Encore un mot...

Un soir, le batteur Femi Koloseo joue dans un club londonien. Après le concert, quelqu’un lui demande quel est son batteur préféré. Il répond sans hésiter Tony Allen, le maître incontesté de l’afrobeat. On lui tend l’appareil et, à l’autre bout du fil, le grand Tony en personne. C’est comme cela qu’il a accompli plusieurs fois l’aller et retour entre Londres et Paris pour recevoir la parole du maître. Et quel fut l’enseignement qu’il en retira ? « Ne change rien mais retire des notes, crée de l’espace entre elles ». Apparemment, Femi a retenu la leçon.

L'auteur

Femi Koloseo, le batteur donc, est cofondateur d’Ezra Collective. Il a grandi à Londres dans une famille d’origine nigérienne. Il s’est formé sur la scène de jazz britannique et a été associé au programme Tomorrow Warriors. Avec Ezra il s’est produit sur toutes les scènes internationales. Tj Koloseo, bassiste, est le frère du précédent et a suivi le même parcours que lui. Joe Armon-Jones, le claviériste, est partie prenante de la nouvelle scène underground londonienne. Il a collaboré avec la saxophoniste Nubya Garcia et le batteur Tony Allen. Il a fondé son propre label Aquarii Records. James Mollison, saxophoniste, est d’origine afro-caribéenne jamaïcaine, il a fréquenté la Middlesex University et a publié des albums sous son nom. Ife Ogunjobi, trompette, est d’origine nigérienne. Il a été formé à la Royal Academy of Music. Il mène une carrière en solo.

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