Symphonies 1&2, Le Fleuve Rouge, Les Tziganes. Orchestre National de France Christian Macelaru

Redécouverte d’une compositrice, Grand Prix de Rome en 1929
De
Elsa Barraine
Warner Classics
Parution en février 2026
CD 21 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Comment une jeune compositrice sut intégrer naturellement les transformations à l’œuvre dans les discours musicaux de son époque pour faire entendre le sien au cœur du XXème siècle. Sans attacher plus d’importance qu’il ne faut à des coïncidences de dates, il en est dont on ne saurait ignorer la portée symbolique. Ainsi de l’année 1910 qui vit la naissance de la compositrice française Elsa Barraine et la mort de la cantatrice Pauline Viardot, comme si deux artistes féminines s’étaient passé le relai pour établir une continuité entre le 19ème et le 20ème siècle. Chacune à leur manière, et dans les spécialités qui furent les leurs, elles marquèrent la vie artistique de leur époque.

Si le nom de Pauline Viardot (1821 -1910) est le plus connu des deux, il n’en reste pas moins que Elsa Barraine (1910-1999) eut une carrière musicale exceptionnelle : élève de Paul Dukas, elle remporta le très convoité prix de Rome en 1929. Familière des musiques de Debussy, Ravel, Berg, Messiaen ou Boulez, elle fit partie de ces artistes injustement sous-estimées par la sensibilité d’un temps qui avait du mal à reconnaître les qualités, le talent ou le génie féminins. Dans des conditions de réception extrêmement difficiles de ses productions artistiques, elle fut néanmoins un exemple de créatrice habitée par l’envie de s’exprimer et de s’imposer dans son domaine qui invisibilisa beaucoup d’autres artistes : les exceptions de Fanny Mendelssohn et Clara Schumann ne firent que confirmer la règle. On citera parmi d’autres cas les noms de Mel Bonis (1858-1937), Augusta Holmès (1847-1903) ou Lili Boulanger (1893-1918) qui mirent beaucoup de temps à sortir de l’anonymat.

Dans un souci de redécouverte d’œuvres aujourd’hui oubliées, l’orchestre national de France a eu l’excellente idée, sous la direction de Christian Macelaru, de graver récemment pour le label Warner Classics les Symphonies 1&2 ainsi que les variations symphoniques Le Fleuve Rouge et Les Tziganes d’Elsa Barraine. Et bien lui en a pris car la possibilité nous est ainsi offerte de nous familiariser avec des partitions dont on se demande comment elles ont pu être laissées de côté aussi longtemps. Au-delà du simple projet de recherche musicologique qui aurait déjà un intérêt patrimonial évident, il n’est que de les écouter pour être convaincu des qualités intrinsèques qu’elles recèlent.

Points forts

Composée en 1931 et créée en 1937 par les concerts Colonne sous la direction de Paul Paray (1886-1979), l’un des plus grands chefs d’orchestre de son temps à la très longue carrière internationale, la première symphonie, sous une forme très classique, se développe en trois mouvements où se donnent à entendre l’expression de la modernité de l’époque et de son vocabulaire nouveau : ayant intégré les apports de Stravinski, celui du Sacre du printemps notamment, elle nous emmène dans une cavalcade comme si la musique courait après elle-même, instaurant une véritable tension dramatique, une forme de dynamique cinématographique, utilisant ainsi toutes les ressources de l’orchestre pour installer des climats très différents. 

Composée en 1938, la deuxième symphonie est créée une semaine avant les accords de Munich, dans un contexte historique extrêmement lourd qui donne d’ailleurs des clés de compréhension de cette œuvre ; trois mouvements là encore pour évoquer cette fois la guerre, puis la mort et le deuil et enfin le retour à la vie. Très impliquée politiquement, Elsa Barraine fut très proche du parti communiste, cessant de composer pendant l’Occupation et s’engageant dans la Résistance ; elle fut d’ailleurs à l’origine de la création, avec le chef d’orchestre Roger Désormière et le compositeur Louis Durey, du Front National des Musiciens. Le succès recueilli à la création de sa partition lui ouvrit pour un temps les portes de la renommée avant que celles-ci ne se refermassent. 

Ainsi composa-t-elle également une suite symphonique Le Fleuve Rouge (1945) dans laquelle se retrouvent des échos de Bartok ou de Chostakovitch. Smetana, avant elle, avait déjà essayé avec La Moldau, d’évoquer le voyage d’une rivière (la Vltava) depuis ses sources montagneuses jusqu’à sa transformation en fleuve puissant traversant Prague avant d’aller mêler ses eaux avec l’Elbe. Le Fleuve Rouge (Song-Koï) pour sa part, se réfère à un long fleuve limoneux prenant sa source dans le Yunnan chinois et rejoignant la mer après avoir traversé Hanoï, hommage possible de la militante politique à ceux qui luttaient pour l’indépendance de leur pays qui faisait partie d’un ensemble qu’on appelait alors l’Indochine.

Dernière pièce figurant dans le CD, une courte Suite intitulée Les Tziganes où s’enchaînent des danses rapides emportées dans le flux de leurs propres mouvements au son et au rythme extrêmement savants des violons auxquels on associe spontanément cette tradition populaire musicale.

Quelques réserves

Il n’est pas si courant que des chefs installés, et qui pourraient se contenter de surfer sur les nombreux incontournables du patrimoine musical, exercent leur curiosité au point d’aller dénicher des partitions enfouies pour les faire découvrir au public. C’est le choix opéré par Christian Macelaru et l'Orchestre national de France. Pari gagné qui n’emporte donc aucune réserve de notre part et fait justice d’œuvres qui mériteraient d’être interprétées plus souvent : affaire d’hommage mérité à une grande compositrice et de respect dû au public toujours avide de découvertes à condition qu’on lui en propose.

Encore un mot...

Au-delà de sa carrière de compositrice, Elsa Barraine fut une très grande pédagogue au Conservatoire National Supérieur de Paris où elle fut nommée en 1952 à la classe de déchiffrage et en 1969 à la classe d’analyse où elle succéda à Olivier Messiaen.

L'auteur

Née en 1910, Elsa Barraine traversa le siècle en n’ignorant rien de tout ce que le 20ème siècle accoucha de vocabulaire musical nouveau. En ce sens, elle fut au cœur de la modernité en prenant sa part dans les révolutions en train de se faire et dont elle témoigna soit dans ses partitions (près de 150 œuvres), soit dans sa classe d’analyse où elle put donner libre cours à un enseignement témoignant de sa compréhension intime des œuvres de Debussy, Ravel, Stravinsky, Berg, Bartok, Messiaen ou Boulez.

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