Rosina

Eclats de bonheur et bouffées de nostalgie pure dans le dernier album de Samuel Blaser
De
Samuel Blaser
Blaser Music
Parution le 16 octobre 2026
15 Euros
Notre recommandation
4/5

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Thème

J’annonçais, dans ma chronique sur Twisted Summer, le pénultième album de Samuel Blaser, que je ne parvenais pas à choisir entre ses deux dernières progénitures - Le Choix de Sophie -  et que je reviendrais une autre fois à Rosina. Nous y voilà. Le détour n’aura pas été inutile : il fallait laisser décanter cette affaire de famille, de mémoire et de jazz.

Sam présente Rosina comme l’un de ses disques les plus personnels. Il porte le prénom de sa grand-mère maternelle, qu’il n’a jamais connue, résistante italienne qui se réfugia en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Blaser a découvert son histoire à partir d’une photographie. Une image, donc, et tout un passé qui se remet à bouger. Pour remonter vers cette branche familiale originaire d’Émilie-Romagne, il s’est plongé dans les enregistrements de terrain d’Alan Lomax, à la recherche de chants populaires dont il ne voulait surtout pas faire des pièces à conviction folkloriques.

Le quartet réunit des compagnons de longue date : Russ Lossing au piano, Masa Kamaguchi à la contrebasse et Billy Mintz à la batterie. Blaser avait rencontré ses partenaires américains lors de son premier séjour à New York, alors qu’il était encore étudiant boursier. La mémoire familiale rejoint ainsi une autre mémoire, celle d’une aventure musicale et humaine. Là où Twisted Summer mettait en avant la rencontre et la circulation des idées, Rosina revient vers une histoire intime - sans jamais se refermer sur elle-même.

Les chants d’origine ne sont pas exposés sous vitrine. Blaser en prélève une ligne, une inflexion, un climat, puis laisse le quartet déplacer les meubles. Les harmonies de Lossing ouvrent des couloirs inattendus ; Mintz décentre les appuis, suggère un autre sol sous les pieds des solistes ; Kamaguchi maintient la conversation en mouvement. Le trombone n’illustre pas un passé italien : il le remet en circulation. L’archive devient matière, et la matière, aventure présente. New York, ville-monde, n’est jamais loin : le jazz n’est plus depuis longtemps un folklore assigné à résidence, mais une langue capable d’accueillir l’altérité sans lui demander ses papiers.

Rien de nostalgique dans cette musique, mais un hymne joyeux à la vie et un pied de nez à ses calomniateurs : les pisse-froid, les atrabilaires et autres conformistes. On passe par tout le spectre des émotions : d’un motif lyrique familier à des abstraction harmoniques soudaines, de la joie des retrouvailles à la douleur de l’exil (les longues plaintes d’Adagio ou Serenata), de la confidence à l’urgence vitale (Scherzo).

L’album est composé de huit morceaux dont trois mélodies folkloriques et cinq compositions originales de Samuel Blaser. On pourrait dire que la démarche s’inverse selon le statut du morceau. Dans Rosina ou Boara, le quartet travaille à partir d’une trace concrète, le chant traditionnel, mais n’a de cesse de l’adultérer, comme s’il voulait effacer le matériau ancien. Dans les compositions originales, l’origine italienne joue comme une hantise. Comme si Blaser voulait retrouver le même espace mental que les chants ancestraux et une géographie imaginaire identique (l’Italie rêvée). Cette œuvre ne serait-elle pas précisément une ode à l’immémorial, c’est-à-dire une origine toujours absente, soit qu’elle hante les morceaux originaux, soit qu’elle déconstruise les chants traditionnels.

Points forts

“Ecoutez” Blaser. Je veux dire : “écoutez vraiment ce qui se passe là, maintenant, dans Rosina”. Les imbéciles croient que le trombone est un instrument lourd, une affaire de fanfare locale à la Chaux de Fond ou de parade militaire, avenue des Champs-Elysées, comme une tôle qui s’essouffle. Quelle erreur monumentale ! Blaser arrive, il a le siècle jazzistique dans les doigts et fait tourner les têtes. Haute voltige et plasticité pure enfin réunies, mais est-ce contradictoire ? Il désosse et spiritualise, tout à la fois. Regardez les lignes de cette coulisse, c’est le trait pur du dernier Matisse -le plus beau- ou le mouvement du pinceau chinois qui trace l’idéogramme, sans rature ou fausse note. Maîtrise absolue du geste oblige.

Il y a tout un monde chez Blaser : une rumeur de forêt, le recueillement d’une prière, des cris d’animaux, un petit air mélancolique qui trotte dans la tête. Il dialogue avec les fantômes, il fait vibrer le vide et force les murs à répondre parce que les murs parlent, c’est bien connu.

On a affaire à un quartette vraiment exceptionnel. Entre eux, l'entente est parfaite. Dans Amaaka, pendant l’exposition du thème, on se croirait dans un film noir des années cinquante avec cette tension sourde qui monte progressivement. Après, tout se déconstruit d’un coup. Les musiciens créent de l’espace entre eux afin que chacun suive sa ligne dans les interstices du discours des trois autres. Rarement le mot polyphonie se sera appliqué de manière aussi adéquate à la texture sonore : comme un entrelacement des voix ; quatre d’abord, trois ensuite quand le tromboniste se retire. Mais croire qu’un solo succède à un autre serait une illusion trompeuse.

Le dialogue entre Lossing et Blaser est intense. Il est vrai que les deux hommes se connaissent bien, on ne peut compter le nombre de fois qu’ils ont joué ensemble. On ne dira jamais assez à quel point Lossing est un immense musicien, à la croisée de la musique contemporaine (Cage, Bartok) et du jazz expérimental, dont il est l’un des architectes de l’ombre.

 Le piano ne se contente pas d’accompagner le trombone, pas plus que celui-ci ne vient poser sa signature au-dessus du clavier. Lossing décentre les harmonies, entrouvre des portes, en referme parfois une, juste au moment où l’on croyait tenir la résolution ; il entoure ses phrases de longs silences, qui lui permettent d’écouter, avant de modifier le cours de la musique. Blaser répond, bifurque, relance. On entend moins un soliste et son accompagnateur qu’une pensée à deux voix, avec “ses accords et ses désaccords” (Woody Allen), ses silences actifs, ses reprises de parole intempestives. Mintz et Kamaguchi ne forment pas l’arrière-plan : ils se déplacent en permanence, comme la forêt de Shakespeare dans Macbeth.

Dans Rosina, le morceau qui donne son titre à l’album, la trace n’est pas la présence intacte d’une origine qu’il suffirait de retrouver ; elle est ce qui demeure d’une absence et qui, justement, rend toute restitution impossible. Le morceau-titre porte ce paradoxe. Rosina n’est pas là ; il reste une photographie, un nom, des chants transmis par les archives. La musique ne prétend pas ressusciter la grand-mère, ni reconstituer une Italie perdue. Elle travaille avec des fragments, les fait résonner, les transforme. Ce qui revient n’est jamais identique à ce qui fut. Le passé n’est pas derrière la musique : il est dans ses écarts, ses pas de côté, dans ce que le quartet laisse volontairement inachevé. La trace n’est pas une relique, mais une possibilité de jeu.

Dans Serenata, à nouveau, le présent est hanté par des absents, des promesses et des passés qui ne passent pas tout à fait. Une sérénade devrait appeler l’être aimé ; mais elle semble aussi s’adresser à quelqu’un qui ne peut répondre. Le trombone, au timbre assourdi et presque vocal, laisse affleurer une présence sans la fixer, tandis que la batterie maintient sous la rêverie une vie discrète, et que le piano infléchit par intermittence la ligne du trombone sans la briser. Rien de spectral au sens décoratif : l’absence travaille la musique de l’intérieur. Mais le fantôme ne réclame pas de séance de spiritisme ; il se contente de faire entendre que vivre, c’est aussi composer avec ceux qui manquent.

Boara s’ouvre sur un phrasé de trombone très ancré, aux accents bluesy. La mélodie folklorique n'apparaît pas dans sa forme prétendument pure et originelle, mais elle est immédiatement traduite dans l’idiome du jazz. Blaser choisit un son ouvert et chaleureux, grâce à son art consommé de la sourdine wawa. La note jouée est la trace de la mélodie sous-jacente qui s’efface pour laisser place à un dialogue entre le piano et la basse. L’atmosphère du morceau est sombre et habitée, renforçant encore sa dimension hantologique ou spectrale.

Quelques réserves

Il faudrait bien trouver quelque chose à reprocher à ce disque, conformément au règlement tacite de la chronique : une longueur, une complaisance, un solo qui s’égare, une nostalgie un peu appuyée… Or rien ne vient, en toute franchise. On pourrait toujours réclamer davantage de mélodie, moins d’abstraction, ou l’inverse ; ce serait surtout demander à Rosina d’être une autre œuvre. Aucune réserve. Le chroniqueur rend les armes, mais sans rendre son stylo.

Encore un mot...

L’histoire de Rosina ne s’arrête pas à l’archive, ni au studio. Pour accompagner la sortie, Samuel Blaser propose aussi du café qu’il torréfie lui-même et du nocino, cette liqueur de noix préparée selon une recette familiale de la région de Piacenza. Voilà un musicien qui ne se contente pas de faire mijoter les harmonies : il s’occupe également du digestif. On imagine la scène : après avoir déconstruit le folklore, le quartet passe en cuisine pour reconstruire le patrimoine, tasse après tasse, noix après noix. Le disque est à écouter attentivement ; le nocino, lui, est à consommer avec discernement. Et si l’on entend soudain une neuvième piste, vérifier d’abord si ce n’est pas la cafetière.

L'auteur

Samuel Blaser est né en 1981 à La Chaux-de-Fonds, en Suisse. Après des études musicales, il termine le conservatoire en 2002 et poursuit sa formation aux États-Unis grâce à une bourse Fulbright, notamment au Purchase College, dans l’État de New York. Il travaille avec le Vienna Art Orchestra et l’European Radio Big Band avant de développer ses propres projets. Son premier album comme leader, 7th Heaven, paraît en 2008.

Parmi ses nombreuses collaborations figurent le batteur Paul Motian, le guitariste Marc Ducret et le percussionniste Pierre Favre, les pianistes Russ Lossing et Benoît Delbecq, ainsi que Michel Portal, Daniel Humair, Gerry Hemingway et Oliver Lake. Il publie notamment Vol à Voile avec Pierre Favre (2010), A Mirror to Machaut (2013), puis plusieurs projets avec Marc Ducret et Peter Bruun. En 2020, il fonde et développe son catalogue sous le nom Blaser Music ; il revient en Suisse en décembre 2021 après seize années entre New York et Berlin.

Il reçoit le Prix du Musicien européen de l’Académie du jazz en 2019 et figure en 2021 dans le Critics Poll de DownBeat, catégorie Rising Star Trombone. Rosina a été enregistré dans le New Jersey en septembre 2024 puis en mars 2025.

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