Portrait in jazz
Parution le 6 juin 2026
Prix 9 Euros
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Thème
Bumper Trio est peut-être le secret le mieux gardé de l’année. La sortie de son premier - et pour le moment unique- album demeure confidentielle. Les amateurs attachés à l’objet physique en seront pour leurs frais : ils ne pourront l’écouter que sur plateforme numérique. Mais cette absence d’objet n’est pas un défaut extérieur à la musique ; elle lui correspond au contraire exactement. Rien à conserver, tout à remettre en mouvement.
Le trio s’est enregistré en 2023 et on espère que son existence, comme formation, ne soit pas marquée du sceau de la brièveté. Même si l’éphémère n’est pas le contraire de la durée : et qu’une rencontre peut laisser une ligne de fuite (Deleuze) qui continue de courir après elle. L’album se place sous le signe de Bill Evans. Son titre reprend celui de Portrait in Jazz, enregistré par Evans avec Scott LaFaro et Paul Motian le 28 décembre 1959 et publié en 1960 chez Riverside. Mais l’hommage est tout sauf dévot. Ici, on ne reproduit pas le maître, on le déplace. Evans n’est pas une statue devant laquelle il faudrait s’incliner, mais une matière à transformer. Là où tant de disciples répètent pieusement la leçon, Bumper fait subir à la référence une opération de déterritorialisation (Deleuze). Comment nommer cette musique ? Question sans fin, et peut-être sans nécessité de réponse. Le jazz possède son histoire, ses catégories, ses filiations, mais Bumper préfère les faire glisser. Le mot lui-même devient un programme. Bumper, c’est la récolte abondante : trois musiciens qui récoltent les sons, les fragmentent, les superposent, les font proliférer. C’est aussi le bumper du flipper, qui renvoie la bille dans une autre direction : la musique avance par rebonds. Et bumper to bumper, c’est l’embouteillage, le contact continu des voitures, le « cul à cul » de Week-end de Godard : une circulation devenue collision. La polyrythmie est précisément cela : un embouteillage qui ne s’arrête jamais.
Sarah Murcia, Benoît Delbecq et Steve Argüelles semblent partager une même éthique de la création. L’électronique n’est pas un décor ajouté après coup : elle entre dans l’instant de l’improvisation. Le soliste et l’accompagnateur ne constituent plus deux fonctions fixes : les rôles passent de l’un à l’autre. Enfin, la frontière entre son et bruit cesse d’être ontologique. Tout devient matière. Ici pas de leader, tous sur un pied d’égalité. Chacun apporte son matériau, celui de Sarah “allie le foutraque et le complexe” (dixit Sarah).
On pourrait alors reprendre la formule spinozienne, omnis determinatio negatio est : toute détermination est négation. Mais ici chaque refus ouvre un espace nouveau. Refuser les hiérarchies, séparer les fonctions plutôt que les rôles, mêler acoustique et électronique : à chaque fois, une “ligne de fuite” (Deleuze encore) apparaît.
La référence de Benoît Delbecq à David Lacroix prend alors tout son sens : « Ma vision de la modernité, c’est de mettre en question les outils de chaque travail. » L’outil n’est jamais innocent. Il faut le détourner, le faire bifurquer, lui demander ce qu’il peut devenir. Boulez, dans son aventure avec l’IRCAM, avait lui aussi placé l’expérimentation au cœur du rapport au son.
Benoît Delbecq et Steve Argüelles forment depuis les années 1990 un véritable couple de travail. De The Recyclers à Ambitronix, en passant par de nombreuses collaborations croisées, ils ont déjà exploré les zones où l’improvisation, la composition, l’électronique et le sampling cessent d’être séparables. Bureau de Son prolongera cette logique collective avec Nicolas Becker et Sarah Murcia.
Bumper n’arrive donc pas de nulle part. C' est un point de condensation. Un agencement de trajectoires qui se rencontrent, se croisent et produisent autre chose qu’elles-mêmes. La musique n’est plus ici l’expression de trois individualités : elle est ce qui passe entre elles.
Bumper appartient au jazz expérimental, mais il s’en échappe sans cesse. Le jazz historique n’est pas rejeté : il est détourné. Les formes deviennent des matériaux. Les métriques se déboîtent, les boucles se superposent, les instruments changent de fonction.
Sarah Murcia délaisse ici la fonction traditionnelle de la contrebasse - instrument tyrannique : mi, la, ré, sol - pour travailler notamment avec le synthétiseur Roland SH-101.Mais Steve lui balance des samples de walking bass - les siens - avec lesquels elle doit composer. Benoît Delbecq utilise son piano comme une machine rythmique autant que harmonique. Steve Argüelles - et Delbecq - transforment le son en temps réel grâce à l’électronique. Le sonore cesse alors d’être séparé du geste qui le produit.
La polyrythmie est essentielle. Les métriques impaires se superposent, produisant ce que Philippe Carles avait appelé, dans une formule restée attachée à Benoît Delbecq, des « poly-vitesses » (Dictionnaire du jazz, une autre époque). Plusieurs temps coexistent sans se réduire à une mesure unique. Les structures en boucle et les ostinato peuvent évoquer le rock progressif autant que certaines traditions africaines. Le sampling, lui, ajoute des voix fantômes : fragments de langage, bruits de bouche, syllabes, souffles qui deviennent matières.
Points forts
Bumper est la mise en pratique fascinante de cette esthétique.
Dans Piano Fever, désopilant copié-collé d’une méthode d’apprentissage du piano, Benoît Delbecq mêle boucles parlées, percussions électroniques et piano. Steve Argüelles utilise le traitement numérique pour faire muter le son instrumental. Sarah Murcia travaille une matière grave qui ne sert plus simplement à baliser l’harmonie : elle installe un espace.
Quatre forces interagissent :
1-l’hybridation. Acoustique et électronique ne se répondent pas comme deux domaines distincts, ils produisent ensemble un troisième espace.
2- la poly-vitesse. Benoît Delbecq peut installer des cellules rapides, mécaniques, pendant que Sarah Murcia fait circuler un temps plus lent, plus étale. Les vitesses ne se synchronisent jamais complètement.
3- l’échantillonnage en temps réel. Les voix et les bruits minuscules deviennent des boucles vaporeuses. Le langage se débarrasse de son pouvoir de signification pour devenir pure texture.
4- la pulsation asymétrique. Dans Piano Fever, le repère semble toujours pouvoir se dérober. La répétition ne reconduit pas le même : elle produit une différence.
C’est Deleuze, vous l’aurez compris, qui nous fournit moins une théorie qu’une boîte à outils. L’agencement (Mille plateaux) encore : des éléments hétérogènes - piano, synthétiseur, batterie, voix, électronique - composent un même plan sans perdre leur singularité. La répétition-différence (titre fameux du maître), ensuite : la boucle revient, mais jamais identique à elle-même. La transformation du son, le déplacement des accents, la superposition des métriques font de la répétition une machine à différer (Derrida ?).
Et puis il y a le temps, selon la conception de Boulez. Le temps strié, celui de la mesure, de la pulsation et de la barre ; le temps lisse, celui du flux, de la dérive, de l’espace sans repère fixe. Bumper les fait communiquer.
Benoît Delbecq semble parfois tenir le fil du temps strié. Ses ostinatos installent une ritournelle (Mille Plateaux), comme l’enfant dans le noir qui chante pour fabriquer autour de lui un territoire. Sarah Murcia ouvre, au contraire, une ligne plus lisse, continue, mouvante, qui refuse de simplement marquer les temps.
Steve Argüelles passe de l’un à l’autre. Il peut d’abord accentuer le groove, puis rejoindre les zones flottantes où les voix et les transformations électroniques font disparaître tout repère.
Écoutez Hopscotch. Quelque chose commence par se tracer : une pulsation, une boucle, un territoire. Puis le territoire se fissure. Le temps glisse. Les boucles se décalent. La mesure n’est plus supprimée ; elle devient mobile. La ritournelle se déterritorialise.
Que dire des paroles des « chansons » ? celles de Fred Poulet (Les muettes), écoutez et vous me direz ce que vous en pensez.
Quelques réserves
Cette profusion de procédés pourrait parfois donner le sentiment d’une musique très consciente de son dispositif. La construction affleure constamment sous l’improvisation. Mais cette tension constitue précisément l’une des singularités de Bumper : le groupe ne cherche pas à choisir entre composition et improvisation, entre règle et liberté. Il travaille dans leur entre-deux.
Encore un mot...
Bumper est un plateau. Pas de centre, pas de hiérarchie, pas d’arrière-monde (Nietzsche). Une surface traversée de vibrations, de vitesses, de différences. Le piano, la batterie, le synthétiseur, les voix et les machines y forment un agencement mobile.
L'auteur
Sarah Murcia est née dans une famille où le jazz occupait déjà une place importante. Après le piano et le violoncelle, elle choisit la contrebasse, notamment après avoir entendu Henri Texier, puis étudie avec Jean-François Jenny-Clark (« le plus grand », selon Jean-Paul Celea). Elle complète sa formation par la musicologie à la Sorbonne et l’orchestration à la Schola Cantorum. Son parcours traverse chanson (elle chante elle-même et adore Brigitte Fontaine), jazz, improvisation, rock, cinéma, théâtre et danse. Elle travaille notamment avec Jacques Higelin, Charlélie Couture, Steve Coleman, Kamilya Jubran et le Magic Malik Orchestra. Fondatrice de Caroline, elle développe de nombreux projets hybrides. Depuis 2025, elle enseigne la contrebasse jazz au CNSMD de Paris.
Benoît Delbecq est pianiste, compositeur, improvisateur et producteur. Après le piano classique, il rencontre très jeune Alan Silva et la musique improvisée, puis a la chance de rencontrer Mal Waldron. Il étudie l’ingénierie du son et de l'acoustique. Son langage s’est construit autour du piano préparé, des micro-boucles, des rythmes du langage et de ce qu’il nomme ses « tissus rythmiques ». Ses sources débordent largement le jazz : mathématiques, poésie, linguistique, architecture et arts visuels. Fondateur du collectif Hask, il collabore depuis les années 1990 avec Steve Argüelles et de très nombreux musiciens de la scène contemporaine.
Steve Argüelles, à l’accent british prononcé, est batteur, compositeur et producteur. Il s’affirme d’abord sur la scène britannique avec Loose Tubes et Human Chain aux côtés de Django Bates, avant de s’installer à Paris en 1991. Il multiplie alors les collaborations avec de nombreux improvisateurs européens. Sa rencontre avec Benoît Delbecq donne naissance à des projets comme The Recyclers et Ambitronix, où la batterie et l’électronique sont pensées comme des instruments de transformation, prolongées par ses activités de producteur et sur le numérique.
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