Two balls are enough
Parution le 7 août 2026
CD 20,61 €
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Thème
Il faut commencer par le Nord. Le vrai Nord, celui du froid, du silence, des forêts, des nuits interminables - et soudain, dans ce silence supposé, deux hommes qui font exploser les murs. Mats Gustafsson et Kimmo Pohjonen : deux francs-tireurs, deux souffles, deux machines, deux balles suffisent. Pas besoin d’armée.
Le premier, Allemand, arrive avec ses saxophones - baryton, basse, soprano - et cette façon très particulière de considérer le souffle comme une matière qu’il faudrait pousser jusqu’à la rupture : cris, suraigus, slap, multiphoniques, saturation. Le second, Finlandais, arrive avec un accordéon qui n’est plus exactement un accordéon. Capteurs, boucles, amplification, électronique : l’instrument est augmenté, transformé, projeté ailleurs. Le folklore entre dans la machine ; la machine, elle, n’a pas dit son dernier mot.
On pourrait parler de free jazz, de noise, de punk, de musique industrielle, de musique contemporaine, de folklore nordique. On aurait raison. On aurait tort aussi. Car ce qui frappe ici est précisément l’impossibilité de maintenir les frontières. Le son acoustique devient électronique, le bruit devient musique, le souffle devient matière, la brutalité devient une forme de beauté. Et cette beauté n’a rien de décoratif : elle est convulsive, physique, presque primitive.
Gustafsson, disciple affranchi de Peter Brötzmann, connaît la violence du son. Pohjonen, lui, fait de l’accordéon une machine à produire des espaces. Leur rencontre était donc inévitable : deux musiciens qui ne cherchent pas à embellir leur instrument mais à le pousser jusqu’à ce qu’il révèle autre chose.
Il y a du chamanisme là-dedans, mais un chamanisme sans folklore touristique : souffle, transe, invocation, énergie cosmique. Et puis le punk, la noise, l’industrie, le futur. Le Grand Nord rencontre la centrale électrique. Le passé ne disparaît pas : il revient chargé d’électricité.
Points forts
Dans Naga, l’étrangeté du dispositif - saxophone basse et accordéon électronique - produit d’abord une opposition presque caricaturale : le souffle humain contre la machine, le métal contre l’électronique, le corps contre son prolongement technique. Mais cette opposition ne tient pas. Elle se fissure.
C’est précisément la trace : le son de l’un porte quelque chose de l’autre. Le saxophone semble devenir machine ; l’accordéon retrouve quelque chose du souffle organique. Aucun des deux n’est plus simplement présent à lui-même. Chacun est travaillé par l’absence, ou plutôt par la présence différée de l’autre.
Cette musique ne livre jamais une identité stable. Elle avance par déplacement. Un son en appelle un autre, le précède et le retarde à la fois. Le cri devient souffle, le souffle devient bruit, le bruit devient rythme. Rien ne se fixe. La musique se construit dans cet écart.
L’électronique de Pohjonen constitue alors un supplément (d'âme ?). Elle paraît venir s’ajouter à l’accordéon ; mais elle révèle surtout que l’instrument prétendument originel n’a jamais été aussi pur qu’on le croyait. L’accordéon augmenté n’est pas un accordéon auquel on aurait ajouté quelques machines : il devient autre chose. Même opération chez Gustafsson, qui sabote méthodiquement le son acoustique avec ses effets. L’impureté n’est plus accidentelle : elle devient le principe même de la création.
Avec Backen Grillen, cette logique s’élargit. Le morceau fait coexister plusieurs temps, plusieurs mémoires, plusieurs régimes sonores. Le folklore nordique, le free jazz, la noise, le punk et l’électronique ne fusionnent pas paisiblement : ils se frottent, se déplacent, se contaminent. Le passé revient, mais transformé.
Et oui, il faudra vous y faire : l’électronique est à la fois poison et remède. Elle détruit le son acoustique et lui donne une nouvelle puissance. La saturation menace la musique et devient sa matière. Le bruit attaque la musique et, dans le même mouvement, la produit.
Deux balles suffisent donc. Mais elles ne cessent de ricocher.
Quelques réserves
Il faut accepter l'assaut (Kolwezi ?). Cette musique peut fatiguer, saturer, donner parfois le sentiment d’une guerre d'extermination (celà vous rappelle-t-il quelque chose ?). Elle ne cherche ni le confort ni la séduction immédiate. La violence sonore est assumée, comme l’est la part de chaos (maudite ? Bataille).
Mais cette réserve est aussi la condition de son projet. Les deux musiciens ne cherchent pas à commenter le monde : ils le font passer dans les instruments - conflits, brutalité, désordre, énergie. Rendre compte sans expliquer. Faire entendre plutôt que résoudre.
L'auteur
Mats Gustafsson est un saxophoniste et improvisateur suédois né en 1964 à Umeå. Il est associé au free jazz, à l’improvisation et aux musiques expérimentales. Il joue notamment du saxophone baryton, basse et soprano. Il utilise également différentes techniques étendues : suraigus, multiphoniques, slap et saturation. Son activité comprend de nombreuses collaborations avec des musiciens de jazz, de rock expérimental et de musique contemporaine. Il est notamment membre de formations comme The Thing et FIRE!. Son travail accorde une place importante à l’énergie physique du jeu instrumental. Il utilise également l’électronique dans certains projets. Sa discographie comprend de nombreux enregistrements réalisés depuis les années 1980. Il s’est produit dans de nombreux pays. Son activité comprend aussi des projets collectifs et des collaborations interdisciplinaires. Il est l’un des représentants importants de la scène européenne de l’improvisation. Two Balls Are Enough marque sa rencontre en duo avec Kimmo Pohjonen.
Kimmo Pohjonen est un accordéoniste et compositeur finlandais né en 1964. Il commence l’accordéon pendant son enfance et poursuit des études musicales à l’Académie Sibelius d’Helsinki. Son parcours associe musique traditionnelle finlandaise, improvisation, composition contemporaine et électronique. Il développe progressivement un instrument électro-acoustique personnalisé : capteurs, effets de distorsion, des boucles et différents procédés de transformation sonore. Il travaille également avec la voix et les dispositifs scéniques. Son activité comprend des collaborations avec des artistes issus de la musique contemporaine, du rock, du jazz et de l’improvisation. Il a développé plusieurs projets personnels autour de l’accordéon augmenté. Son travail est caractérisé par l’élargissement des possibilités sonores de l’instrument. Il se produit sur les scènes internationales depuis plusieurs décennies. Il conserve un rapport avec les traditions musicales finlandaises tout en développant une esthétique expérimentale.
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