Honour Oxygen !

Confidences à pas feutrés
De
Claudia Solal et Benoît Delbecq
Maison de disques : DStream
15 Euros
Parution le 19 juin 2026
Notre recommandation
4/5

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Claudia Solal pourrait chanter, comme Joséphine Baker, J’ai deux amours. En tout bien tout honneur, cela va sans dire. D’aucuns semblent étonnés qu’elle éprouve le besoin de jouer régulièrement en duo avec deux pianistes : Benjamin Moussay (confère ma dernière chronique du 3 avril 2025 sur leur dernier opus Punk Moon) et Benoît Delbecq, dont leur collaboration remonte à 2015. Avec ce deuxième album en duo, et selon les lois d’une alternance désormais bien réglée, elle publie donc Honor Oxygen !. On ne saurait imaginer d’univers plus éloignés que ceux des deux pianistes et c’est sans doute ce contraste qui conduit Claudia Solal à faire appel à eux, non pas concurremment, mais à titre complémentaire.

On ne saurait dire qui, de Claudia ou de Benoît, exerce sur l’autre le pouvoir d’attraction le plus fort. C’est sans doute parce que cette musique atteint ce point de suprême fragilité, constamment remis en question, qu’elle nous est si précieuse. Il existe un mot en physique newtonienne, celui de moment, pour désigner cet état, toujours provisoire et cent fois recommencé, à partir duquel s’organise un équilibre toujours instable. 

Comme si les longues notes tenues de la voix diaphane de Claudia étaient capables d’enclencher les mécanismes complexes de l’horlogerie delbecquienne, qu’elles feraient tourner autour d’elle. On pense à l’affiche des Temps modernes de Charlie Chaplin.

On a coutume de dire que les chanteurs, qui utilisent leur voix en guise d’instrument, s’exposent beaucoup plus que les autres musiciens, d’où l’expression à voix nue qui établirait un lien privilégié entre la voix humaine et l’intériorité du soi. Comme si la chanteuse nous donnait, sans truchement aucun, immédiatement accès aux secrets de son âme. Dans le cas de Claudia, les paroles de ses poèmes chantés semblent redoubler, mais c’est illusoire, cet effet de dévoilement de l’être intime. 

On a coutume de distinguer entre les comédiens, qui se contentent d’interpréter des personnages, et les acteurs qui les vivent.  Claudia, en plus d’être chanteuse, est une formidable actrice qui habite ses rôles jusqu’à inventer, comme Maria Casarès dans Le roi Lear, les pensées intimes d’un homme (In the cold light of the dayLittle Lightning).

Il lui faut sans doute beaucoup de courage pour rechercher la collaboration de Benoît Delbecq. La polyrythmie et la dissonance, deux des caractéristiques de son jeu au moins, donneraient du fil à retordre à des chanteuses inexpérimentées ou insuffisamment musiciennes -tout le contraire de Claudia. Benoit a coutume de superposer plusieurs métriques (confère ma chronique du 8 mai 2025), d’où cette impression de tempo flottant ou implicite qui en déconcerterait plus d’un. Il affectionne la dissonance et n’hésite pas à utiliser des intervalles (demi-tons, tons) qui produisent inéluctablement ces frottements qui peuvent choquer les oreilles chastes. La recherche des harmoniques, par une science consommée des échos héritée de l’immense Paul Bley, renforce encore cet aspect de son jeu.

Mais Claudia, contrairement à nombre de ses pairs, n’a nullement besoin d’être rassurée ou ménagée. Son sens du tempo et la justesse de sa voix ne sont en rien perturbés par les atermoiements feints de Benoît. Leur entente musicale, une fois les obstacles purement techniques dépassés pour de bon, relève d’une essence supérieure, celle de la communion poétique.

Points forts

On se souvient peut-être que Benoît a coutume de “ préparer” son piano. Ce dernier opus n’échappe pas à la règle. Grâce aux petits bois qu’il intercale entre les cordes ou le crin de cheval (sic) avec lequel il les frotte en des continuo dignes d’une viole de gambe (Little Lightning), il est capable de modifier le timbre de l’instrument, sa résonance et même la hauteur de la note. Il en résulte un élargissement des possibilités du piano, pas seulement de sa force percussive, on redécouvre qu’il est un instrument à cordes (Swallows return), comme si la corde préparée était pincée ou tirée et non plus frappée par la mailloche. Mais foin de précisions techniques, l’important est que nous soyons emmenés loin, très loin, dans des contrées déterritorialisées (Deleuze, une des références de Benoît), des paysages steppiques ou lunaires.

Mais quel est le secret de l’union indéfectible de ce duo ? C’est une forme de dépouillement, de “répétition du même”. La contribution de Benoît est minimaliste, deux ou trois notes indéfiniment réitérées ou mieux “variées” à partir desquelles la voix s’appuie pour s’élancer, déployer ses arabesques, nuancer son timbre en de discrets éraillements, étirements ou étoilements.

On ne saurait passer sous silence l’exigence de l’écriture de Claudia. Elle n’est pas seulement parolière, mais poétesse à part entière ; je vous recommande, à cet égard, son Printemps interdits paru en 2022, recueil parfaitement représentatif de sa manière. Elle ne dédaigne pas un certain hermétisme, elle chérit les mots rares et baudelairiens (« La plaine nitescente de notre amour », Honour Oxygen !) et célèbre les associations de mots au parfum surréaliste (« Clairière au nœud coulant » (traduction en Français), Swallows return) ; « Monnaie du pape lunaire », Honor Oxygen !). 

Cette préciosité de la langue est toujours au service du motif ou de l’argument du poème chanté : la fin d’un amour (In the cold night of the day), l’art poétique ou le plaisir de nommer (High maintenence), la découverte d’une force inconnue (Out of knowledge). Il faut préciser que Claudia écrit en anglais dont elle maîtrise toutes les subtilités lexicales et idiomatiques, même si elle ne se départit jamais d’un léger accent français. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir recours sporadiquement à notre langue dont les eaux se mêlent avec celle de Shakespeare, comme dans Honour Oxygen! ou la désillusion amoureuse est comparée à « une huile de moteur froid » que charrie une Black river.

Quelques réserves

Elles naissent parfois des a priori et des malentendus. Beaucoup d’auditeurs se trouveront de plain-pied avec cette musique exigeante. J’exhorte les autres à dépasser certains codes dont ils ne sont peut-être pas coutumiers et à n’avoir d’oreilles que pour l’extrême sensibilité des interprètes.

Encore un mot...

Arrivé à la dernière voûte des cieux, Fontenelle fait dire à son personnage qu’au-delà des étoiles, il y a encore des étoiles. Ce propos me paraît bien accordé à Honor Oxygen !  pour deux raisons : comme l’univers, la musique qui s’y déploie est dépourvue de point fixe ; mais elle ouvre aussi à la pluralité des mondes. En l’occurrence, ceux de Claudia et de Benoît qui, et ce n’est pas si courant, se rencontrent, jusqu’à coïncider. 

L'auteur

Claudia Solal est chanteuse, auteure, compositrice et enseignante. Elle commence par le piano qu’elle abandonne bientôt au profit de la voix. Elle s’illustre d’abord comme chanteuse de jazz avant de créer sa propre musique.
Elle multiplie les collaborations en tant que soliste ou sidewoman : entre autres avec Yves Rousseau, Jeanne Added, Jean-Marie Machado, Diego Imbert ou Sylvain Kassap. Elle a enseigné de nombreuses années le chant au conservatoire régional de Strasbourg. Et depuis peu, à L'École normale de Paris.
Outre ses duos avec Benjamin Moussay (quatre albums) et Benoît Delbecq (deux albums), elle est partie prenante de deux trios : les Ferrailleurs du ciel et Cérémonie du thé.

Benoît Delbecq fut très tôt approché par un label prestigieux, Blue note, pour réaliser un album de standards, mais il déclina l’offre et suivit les conseils de l’un de ses maîtres, le pianiste Mal Waldron, qui lui dit en substance : “Suis ta voie et joue ta propre musique. Il est sans doute l’un des pianistes français les plus connus à l’étranger. Il a joué avec une quantité impressionnante de musiciens, aussi bien français qu’étrangers. Leur énumération serait fastidieuse.
Il mène parallèlement plusieurs projets : piano solo, quartets américain (avec Mark Turner) ou européen (Kartet), The RecyclersAmbitronix, trio international (Pendulum). Il vient d’être nommé professeur de composition et de piano à la Haute Ecole des arts de Berne.

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