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Aujourd’hui, nous sommes le mardi 26 mai 2026, je devais commencer à écrire ma chronique sur Twisted Summer, été tordu, de Samuel Blaser mais c’est un mauvais jour, tordu en quelque sorte. Je viens d’apprendre la mort d’un grand jazzman, peut être le dernier. Mon premier réflexe, quand je me lève le matin, comme vous sans doute, c’est de consulter mes messages. Le premier sur lequel je tombe, c’est celui d’un ami cher : « Le pont de Williamsburg ne résonnera plus ». Je comprends immédiatement le message : Walter Théodore « Sonny » Rollins est mort.
Alors qu’il était déjà auréolé de gloire, Sonny, comme tous les grands créateurs, était assailli par le doute. Il décide en 1959 de se retirer de la scène du jazz pour se perfectionner, dira-t-il plus tard. En fait, il joue de son ténor, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse jour ou qu’il soit environné par le noir de la nuit profonde – mais à New-York, ce n’est jamais le cas (Les lumières de la ville). Il joue chaque jour sur le pont de Williamsburg. Plus tard, il publiera the Bridge. Tous les amateurs de jazz savent que le pont est un passage obligé d’un thème de trente-deux mesures, juste avant la réexposition et la fin, coda. Mais Sonny joue sur les mots et il sait très bien que pour lui, qui vit une profonde crise existentielle, le pont doit lui permettre de faire le lien, sans doute, entre l’ancien monde du be-bop qui l’a vu naitre et l’avenir - mot qui n’existe pas dans la langue de Shakespeare- de sa musique. Nous n’avons pas été déçus de la suite jusqu’à ce jour.
Je poursuis mes recherches et j’apprends que, dans Le Monde de ce soir, paraitra un hommage de Francis Marmande, mort le 25 décembre 2025, sur Sonny. J’ai écrit, dans une chronique récente pour Culture-Tops Michel Portal, à l’occasion de la sortie d’un petit chef d’œuvre (film et soundtrack) : Quelque notes sur la liberté. J’y expliquais, en substance, que Francis Marmande savait qu’il allait mourir et qu’il voulait adresser un message posthume à son ami Michel Portal. Je constate aujourd ‘hui, alors qu’il m’avait expliqué de bonne foi, comme je le rapportai dans ma chronique sur Michel Portal, qu’il ne supportait pas d’écrire de leur vivant les hommages funèbres des dieux du panthéon jazzistique qui, contrairement à leurs pairs de l’Olympe, ne sont pas immortels ; je constate, disais-je, mais c’est pour la bonne cause, que Francis Marmande nous envoie un nouveau message posthume sur l’un de nos chers disparus. Jusqu’où s’arrêtera-t-il ? Seul le comité de rédaction du Monde le sait. En attendant, l’un de mes amis trompettistes, l’excellent Alain Brunet, m’a écrit que, du ciel où il se trouvait, Francis Marmande continuait à nous adresser des messages sibyllins et d’exercer, en passant, son magistère sur le discours du jazz.
Quand Levinas a rejoint l’autre rive du fleuve Styx, c’est Jacques Derrida qui a prononcé son hommage funèbre, parce personne d’autre que lui n’eut été plus qualifié pour un tel exercice, vous pouvez le lire dans son Chaque fois unique la fin du monde, et vous comprendrez. Mais quand lui vint le tour de mourir, il n’avait pas de successeur désigné, et c’est lui qui fit prononcer son propre éloge funèbre dans lequel il nous apostrophait, nous les vivants et lui, le maitre de la déconstruction trépassé, sur un ton tonitruant : « Où que je me trouve ». Il n’était pas croyant et du ciel pour lui il n’aurait pu être question. Quant à Marmande, lui aussi à ce que je sache, était un indécrottable mécréant, « Où qu’ils se trouvent », nous les saluons l’un et l’autre, Sonny et son double scripturaire Francis, d’un mouvement de la main.
Bien sûr, je vais me précipiter dans quelques minutes chez mon kiosquier au coin de la rue, un chrétien libanais auquel je demande fébrilement chaque mois le dernier numéro de Jazz Magazine, pour acheter le dernier numéro du Monde. Mais pour ce qui est de la lecture de l’hommage de Francis Marmande, même s’il vient de l’au-delà, elle attendra un peu. Je craindrais trop d’être influencé par ce qu’il a écrit sur Sonny, au moment où il mettait de l’ordre dans ses affaires, comme l’on dit.
Points forts
Je ne vais pas retracer la carrière de Sonny Rollins, elle traine dans tous les manuels. Je ne vais pas écrire un poème fait des titres de tous les morceaux qu’il a enregistrés, Franck Bergerot, ancien rédacteur en chef de Jazz Magazine, vient de le faire à l’aube de ce jour, Softly as a Morning Sunrise, a chanté Sonny. Je ne vais pas décrire son style, parce qu’il était tout le contraire d’un styliste, même s’il soignait son look : de la coiffure iroquoise de la fin des années cinquante (avant Robert de Niro dans Taxi Driver et peut être en référence à lui, il faudrait interroger Scorcèse), au casque Afro d’un noir de geai des années quatre-vingt, avant la chevelure et la barbe de neige de la fin.
Il faudrait que je me souvienne.
Je me souviens qu’un jour, face à la caméra, Sonny Rollins a dit, de sa voix de baryton : « Je ne me suis jamais considéré comme un géant et la seule chose que je puisse faire, après que ma femme soit passée de l’autre côté (de la rivière Hudson ? C’est moi qui pose la question), c’est jouer de la musique ».
Je me souviens d’un concert au Théâtre des Champs Elysées au début des années soixante-dix. Il y eut une échauffourée dans les couloirs avant le début entre des gardiens trop zélés et quelques amateurs inconditionnels et post-soixante-huitards qui voulaient absolument entrer sans payer. Je me suis prudemment éloigné du pugilat et je me suis dit en sortant que j’avais eu bien de la chance de m’être muni d’un billet.
Je me souviens des premières notes de Nucleus, album publié à peu près à la même époque, avec Roy Mc Curdy à la batterie, bien sûr ce n’était pas Elvin Jones, le batteur de Coltrane, qui joue aussi dans un autre disque de Sonny : East Broadway runs down. No comment, le titre dit tout. Quant à la réception critique de Nucleus, elle fut glaciale. Je n’ai jamais compris pourquoi.
Je me souviens d’une interview de Sonny dans Jazz Magazine parue en 1963 juste après la fameuse retraite pendant laquelle les passants pouvaient le voir s’époumonner sur le pont de Williamsburg, elle était titrée : « Trois ans de réflexion »
Je me souviens avoir appris que, pour son quatre-vingtième anniversaire, il avait joué en trio à New-York, avec mon batteur préféré, Roy Haynes, et que je n’étais pas dans la salle. La vie est vraiment injuste.
Je me souviens avoir été malade, cloué au fond de mon lit. Je pouvais avoir une quinzaine d’années. Ma maman était dans ces moments-là d’une prévenance extrême. Elle m’a apporté vers midi le dernier numéro de Jazz Magazine et c’était une photo, genre psychédélique, de Sonny Rollins qui faisait la une.
Je me souviens de Sonny qui, apprenant la mort de Clifford Brown alors qu’il tournait avec lui et Max Roach, s’est enfermé dans sa chambre d’hôtel et a joué toute la nuit du saxophone.
Je me souviens de la sonorité éraillée de Sonny dans Doxy, composition dont il était l’auteur et qu’il a joué dans un disque de Miles. Il avait 24 ans. C’était en 1954, juste avant l’invention du microsillon.
Je me souviens que Sonny avait appris la technique de la respiration continue auprès du saxophoniste Buster Bailey, un accompagnateur de John Kirby.
Quelques réserves
L’un des phantasmes courants de l’amateur de jazz, c’est d’imaginer des rencontres entre des musiciens qui n’ont jamais joué ensemble. Daniel Humair, j’ai déjà dû l’écrire quelque part, a joué avec tous le musiciens de jazz, à deux exceptions près : Miles Davis, dont tout le monde commémore le centième anniversaire de la naissance. Et puis Rollins. Un producteur eut l’idée de proposer à ce dernier de jouer avec le trio Kuhn-Jenny-Clark- Daniel Humair. A l’écoute de sa musique, Sonny avait donné sans hésiter son accord de principe. L’affaire était dans le sac comme l’on dit. Avant que Lucile, la merveilleuse épouse de Sonny, ne s’en mêle. Elle s’occupait de tenir les cordons de la bourse et a tellement fait monter les enchères que le disque est devenu infinançable. C’est ma seule réserve, en forme de regret éternel, mais à qui dois-je l’adresser ?
Encore un mot...
Puisque nous rendons hommage, quoi qu’on en veuille et malgré les vivants, à un grand disparu, il faut lire la monographie de référence sur Sonny Rollins parue en 2022 sous le nom de Saxophone Colossus, non traduite à ce jour, aux éditions Hachette Books qui comporte 772 pages, glossaire compris. Je vois dans ces biographies scientifiques, comme l’on dit aujourd’hui, en usurpant l’usage de ce mot, l’un des signes de supériorité de la civilisation anglo-saxonne. Il faut lire aussi l’entretien que Sonny a accordé à Ben Sidran reproduit dans son Talking Jazz. Ben Sidran ! L’un des hommes les plus doués que je connaisse. Oserais-je citer le petit texte que je lui ai consacré dans mon Utopies jazzistiques et où, comme une adresse à l’indestructible Sonny, je formulais une forme de conjuration prémonitoire, nous étions en 2024 : Don’t stop the Carnival ! Je viens enfin de lire l’article de Francis Marmande, paru dans le Monde daté du 27 mai, il termine par là.
L'auteur
Il faut écouter de Sonny: Saxophone colossus, Way out West, The Bridge, Our man in jazz, East Broadway runs down, Without a Song, après la destruction des Twin Towers.
Philippe Hansebout Paris, Le 26 mai 2026
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