Patternmaster
Prix 15 Euros
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Thème
Il y a une chose qui m’a toujours frappée chez Mark Turner, le plus grand saxophoniste américain de sa génération avec Chris Potter auquel nous avons consacré notre dernière chronique, non sans y annoncer que nous tenterions d’approcher ce qui différencie et unit leur art, et cette chose c’est sa profonde humilité. Il poursuit depuis plusieurs décennies sa carrière de leader, mais accepte volontiers de participer aux projets d’un autre, bref de jouer le rôle de sideman, comme disent les Américains.
C’est à ce titre que nous avons eu l’occasion de le rencontrer pour la première fois dans le cadre de ces chroniques et alors que paraissait Spindrift l’album du jeune pianiste germano-américain Benjamin Lackner (février 2025). Il a fait de même avec bien d’autres, n’hésitant pas à mettre entre parenthèses sa carrière de leader pour privilégier certaines collaborations : le quartet de Billy hart, le batteur légendaire, les trompettistes Ibrahim Maalouf, le spécialiste après Don Ellis du quart de ton, ou l’italien Enrico Rava dans le magnifique New York Days. Sans compter le quartet américain de Benoît Delbecq dont l’idiosyncrasie musicale l’a manifestement inspiré puisque nous ne l’avions jamais entendu jouer comme dans le Gentle Ghosts qu’ils ont réalisé ensemble.
Pour son dernier album en leader, il reforme son quartette pianoless avec Jason Palmer à la trompette, Joe Martin à la double Bass et Jonathan Pinson aux drums qui joue un répertoire entièrement écrit par lui. Ses compositions sont aisément reconnaissables en raison de leur forte typicité. D’abord leur longueur qui excède le format des fameuses trente-deux mesures hérité des chansons de Broadway, des lignes mélodiques sinueuses, souvent jouées à l’unisson qui n’excluent pas un art consommé du contrepoint dans certains passages de l’exposition du thème (Patternmaster, Lehman’s lair), structures harmoniques raffinées, métriques complexes. Nous avons dans cette matrice compositionnelle tous les ingrédients pour permettre à Marc et ses complices de jouer un jazz progressiste qui reprend le flambeau d’une certaine modernité. Qu’est-ce qu’être moderne, me direz-vous, à l’ère de la décroissance économique, de la remise en cause du progrès technique et du retour des fondamentalismes religieux ?
Au plan esthétique, il faut sans doute revenir à la définition baudelairienne d’un art accordé avec son temps qui, par conséquent, n’a pas fait le deuil d’un art attentif à la nouveauté et à la création afin de rendre compte ou parfois même d’annoncer les évolutions de la société civile (« Tirer l’éternel du transitoire » disait Baudelaire) ; les artistes étant parfois des voyants, comme disait Rimbaud.
C’est peut-être le secret de cette musique qui s’inscrit dans ce dialogue entre l’éternel et l’historique d’où, selon l’auteur des Fleurs du mal, naîtrait la beauté.
Points forts
Après avoir fourni quelques indications sur l’art de Marc en tant que leader et compositeur, le temps est sans doute venu d’être plus explicite sur son art d’instrumentiste et d’improvisateur. Après tout, quelle que soit l’attention que portent certains jazz(wo)men contemporains à faire évoluer le cadre compositionnel de leur intervention, la forme courte et les exposés à l’unisson demeurent privilégiés -y compris ici- et le thème n’est qu’un support commode, une sorte de mémento pour laisser libre cours à l’improvisation.
Jérôme Sabbagh, ténor français immigré à New-York depuis plusieurs décennies et qui tient en haute estime son aîné de près de dix ans, m’a expliqué que Mark Turner lui avait confié qu’il se reconnaissait cinq influences principales sur leur instrument commun : John Coltrane, Warn Marsh, Wayne Shorter, Joe Henderson, et Michaël Brecker.
Il faudrait interroger Chris sur le même sujet, mais il y a un nom livré par Mark, qui ne ferait sans doute pas partie de la short list de Chris Potter et c’est Warne Marsh. Cela fait toute la différence. Le ténor californien est un disciple du pianiste visionnaire, bien qu’aveugle, Lennie Tristano. véritable chef de file d’une école profondément originale qui, pour les souffleurs, va de Lee Konitz à Lenny Popkin. Mark a découvert cette musique lorsqu’il était étudiant à Berklee et grâce aux bons soins de l’un de ses professeurs, Mike Kanan. Il y a quelque chose de tristanien dans le modernisme expérimental de Mark Turner où l’on repère l’influence de Warn Marsh à plusieurs titres : un son mat et droit, dépourvu de vibrato qui tranche avec la tradition afro-américaine de l’instrument (vocalisation, expressivité) fondée par Coleman Hawkins et à laquelle son confrère Chris Potter reste profondément attaché.
Il tient compte de l’apport coltranien et post-coltranien (Wayne Shorter, Michael Brecker), mais il est aussi fortement influencé par la musique savante occidentale et les souffleurs de la West Coast. Ajoutées à cela une fluidité et une mobilité extrême qui sollicite avec certaine dilection le registre aigu de l’instrument, un enchaînement sinueux et complexe des phrases et une grande liberté par rapport à la mélodie initiale (Mark privilégie l’approche harmonique dans le déroulement de ses solos) et l’on aura donné les caractéristiques principales de son jeu.
Quelques réserves
Au nom d’un certain primitivisme et d’un culte outrancier des origines (souvent l’africanité du jazz) qui ne diraient pas leur nom, on pourrait taxer cette musique d’intellectualiste, voire de cérébrale, comme si l’émotion et la sensibilité musicales ne devaient s’exprimer que dans une sorte de pathos démonstratif. L’art de Mark Turner est trop subtil pour donner lieu à ces épanchements non maîtrisés. Cela s’appelle la pudeur et c’est à mes yeux une qualité. Quant à ceux que la sophistication d’une certaine culture musicale rebuteraient, au nom de ces fausses vertus que seraient la simplicité et la spontanéité et qui caractériserait un certain jazz, je leur conseille également de passer leur chemin. Pour tous les autres, je ne signale aucune réserve.
Encore un mot...
Je ne sais quand Mark Turner reviendra jouer sur le vieux continent où il a tissé des liens privilégiés avec certains musiciens. Ce que je puis annoncer, en revanche et en avant-première me semble-t-il, c’est qu’il vient d’achever à New-York un enregistrement en quartet avec le guitariste Lage Lund, Vicente Archer et Johnathan Blake, qui paraîtra, sans doute sous le titre Ender’s Game, en avril 2017, sur le label de Jérôme Sabbagh. J’ai entendu les deux ténors en duo, et la complémentarité de leur approche fait merveille. Il reste à espérer qu’ils confieront prochainement à la cire (enregistrement analogique, la spécificité de Jérôme producteur, oblige) un enregistrement où ils joueraient ensemble.
L'auteur
Après avoir suivi les leçons particulières d’un professeur marqué par la West Coast, Mark Turner poursuit ses études à l’Université de Long Beach et au Berklee College of Music où il découvre la musique de Lennie Tristano
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