Hip Hop tout sAmplement

Les aventures d’un cornettiste français au pays du Hip Hop
De
Médéric Collignon
Maison de disques : Just Looking production
Parution le 29 mai 2026.
15 Euros
Notre recommandation
4/5

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« Jouer de l’oiseau ». Tel fut le mot d’enfant prononcé à l’âge de cinq ans par Médéric Collignon après avoir écouté la trompette de Maurice André à la télévision. Savait-il que, dans une conception purement téléologique, il venait de sceller son destin ?

Je n’irai pas par quatre chemins. Médéric Collignon est aujourd’hui l’un des plus grands trompettistes au monde. Cette remarque n’aurait de sens que si le jazz était une compétition sportive. Donc : arrêterons là ces questions oiseuses. Lorsque j’eus prononcé une sentence hyperbolique de ce type en présence de l’intéressé, il me rectifia courtoisement : « Cornettiste ». Soit ! Mais l’instrument ne fut adopté que par les premiers Louisianais, Louis Satchmo Armstrong, Nat Adderley et Don Cherry. Cela tombe bien, puisque, parmi les maîtres que Mérédic se reconnaît, en dehors de Miles son héros canonisé, deux d’entre eux furent cornettistes : Satchmo (à ses débuts) et l’improbable Don, qui campait avec femme et enfants dans la pinède de Châteauvallon, Festival mythique des années soixante-dix.

Ecoutez cet album, vous y trouverez toute la tradition afro-américaine avec ce beat implacable, d’une régularité irréprochable et presque métronomique, à tel point que je me suis demandé si on n’avait pas recouru aux boîtes à rythme. Pour l’obtenir, j’espère que Médéric me pardonnera cette indiscrétion, il a samplé, parfois mesure pour mesure (Shakespeare), la partie de batterie.

Sample, le fin mot est lâché, sur lequel il joue dans le titre de cet album. La pratique de l’utilisation en boucle d’enregistrements préexistants dans un nouveau contexte est bien antérieure à l’apparition du hip hop. Elle demeure cependant associée, dans une forme de télescopage historique, à ce genre musical. 

Médéric est un disciple lointain de Frank Sinatra. Celui qu’on surnommait The Voice a inventé l’album-concept aux tous débuts de l’ère du microsillon, trouvaille dont la tradition se poursuit jusqu’à nous, malgré la numérisation de la société et la mode des single. C’est ainsi que Médéric n’enregistre un nouvel album que lorsqu’il a une idée : après le film noir des années trente avec son Movies, les deux hommages à Miles et une réécriture de Kim Crimson, entre autres, il a décidé de revisiter à sa manière les tubes de l’âge d’or du Hip Hop (fin des années quatre-vingt et début des années quatre-vingt-dix). 

A cette différence près que, non content de les réarranger de fond en comble, il substitue au flow du rappeur, la voix de certains grands humanistes du vingtième siècle. C’est Albert Camus prononçant son discours de Nobel à Stockholm, c’est l’appel de l’abbé Pierre durant le terrible hiver de 1954, c’est Albert Einstein déplorant les mésusages de ses découvertes scientifiques, c’est Charlie Chaplin dans Le Dictateur qui en appelle aux valeurs humanistes, c’est La Pasionaria (Dolores Ibarruri Gomez) qui prévient les Franquistes, tel un reproche vivant : « No pasaran »c’est le discours de fin de mandat de Mandela, c’est Churchill qui n’a rien d’autre à proposer au peuple anglais que de la sueur, du sang et des larmes. C’est enfin Carole Thibault se lançant dans une diatribe forcenée contre les inégalités de sexe.

Points forts

On est ainsi en présence d’un objet sonore non identifié. Les thèmes sont repris du dernier Miles qui, voulant gagner le cœur de la jeunesse afro-américaine, s’était intéressé de près à cette musique des rues (Chocolat ChipDuke BootyHigh Speed Chase), mais aussi des maîtres du genre (The RootsA Tribe Called Quest, Jonathan Davis). Les arrangements de Médéric, qui a voulu préserver la simplicité issue des samples, saturent l’espace sonore. On n’est pas étonné d’apprendre qu’ils ont nécessité un long travail d’enregistrement (une semaine entière) et de postproduction (douze jours de mixage) : chœurs de voix ascendantes et réitératives, trompette dupliquée en de somptueux vocings, effets réverbérants des claviers électroniques. La superposition des documents sonores à la partie musicale proprement dite est soigneusement intégrée à l’ensemble, la voix des orateurs est parfois distordue (Albert Camus) et leur l’élocution adaptée à la tonicité des parties instrumentales, à la faveur d’une synchronisation du débit des paroles avec la musique.

A partir de cet environnement sonore composite, Médéric Collignon a tout loisir de déployer son discours souverain de soliste. Il alterne les notes longues, comme il les appelle et qu’il dit tenir de son maître Miles Davis avec des lignes complexes, fortement articulées et comme portées par leur propre rythmicité. 

Il arrive fréquemment à Médéric, lorsque la musique l’exige, de “franchir le mur du son”. Cela signifie qu’il est capable d’atteindre une expressivité maximale en combinant puissance sonore, vitesse d’exécution et hauteurs stratosphériques. Médéric ne fait pas semblant de jouer de la trompette, il connaît trop les difficultés de l’instrument pour tenter, si peu que ce soit, de vouloir ruser avec lui. Au contraire, il accepte le combat avec foi et générosité. Il tente tout, même l’impossible, parce qu’il ne veut rien avoir à regretter. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, du sentiment de plénitude que procure à l’auditeur cette musique pleine de fulgurances et de fureur maîtrisée.

Et nous n’avons encore rien dit de la sonorité du maître, son bien le plus précieux, objet de toutes les attentions. Elle est brillante comme un outre-noir, flamboyante comme les feux de la Saint Jean, étincelante comme au premier jour et, par-dessus tout, brulante comme un secret tant attendu.

Quelques réserves

D’aucuns ont pu marquer leur perplexité face à un projet plein de paradoxes qui réussit le tour de force d’allier simplicité et complexité, musique populaire et ambition artistique, discours humanistes et riffs entrainants. Il en seront pour leurs frais.

Encore un mot...

Médéric a voulu tester sa musique. Il est à New-York à bord d’un taxi jaune avec deux autres musiciens français. La conversation s’engage avec le chauffeur, un Noir de Harlem qui affiche un nombre respectable de miles à son compteur. Cela signifie en particulier que, prisonnier de son habitacle, il écoute du rap chaque jour que Dieu fait, depuis au moins trente ans. Quand Médéric lui dit qu’il vient d’enregistrer un CD de hip hop, il est évidemment sceptique. Qui sont ces trois Blancs pour se réclamer de la Great Black Music ? Médéric lui tend son portable, les trois à l’arrière se balancent au son du groove (In the groove, traduction littérale : Dans la rainure). Le cab écoute attentivement. Il se retourne vers Médéric qu’il regarde désormais tout autrement. Pari gagné.

L'auteur

Médéric Collignon est un vocaliste, trompettiste, bugliste et surtout cornettiste. Il compose et arrange. Il commence le solfège à l’âge de cinq ans et poursuit sa formation classique au Conservatoire de Charleville-Mézières. A peine âgé de quinze ans, il compose une pièce ambitieuse pour trois trompettes et trois percussions inspirée de La fureur des sept trompettes d’Olivier Messiaen. Parallèlement, il s’intéresse à la Salsa, à la fusion, au mouvement Punk et dirige un orchestre dans l’esprit de Zappa. Il ne s’intéresse au jazz que vers l’âge de vingt ans à l’occasion de son passage au CNSM de Nancy.

Il monte à Paris en 1997 et s’illustre en tant que musicien de pupitre au sein de l’Orchestre National de Jazz, du Jazztet de Surber, du MégaOctet d’Emler et du Sacre du Tympan de Fred Pallem. Il fait partie du Napoli’s Walls de Louis Sclavis.

Au milieu des années 2000, il crée son propre groupe, Jus de Bocse, un quartet électrique auquel il associe des solistes réputés (Christophe Monniot, Manu Codjia ses derniers temps) ou des ensembles de cordes au gré de ses ambitieux projets : Porgy and Bess (2006) et Shangri-Tunkashi-La (2010) consacrés à Miles Davis, Le Roi frippé (2012), une relecture du rock progressif de Kim Crimson, Movies consacré au film noir (2016) ou Arsis Thesis (2024) où il joue ses propres compositions.

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