Alive with ghosts today
Parution le 8 mai 2026
15 €
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Thème
Les hasards de l’actualité discographique font que deux maîtres américains du saxophone ténor actuels publient, à quelques semaines d'intervalles, un album : celui de Chris Potter dont il est question ici, et Mark Turner avec Patternmaster. L’occasion était trop belle pour nous, kairos disaient les anciens Grecs, de chroniquer l’un après l’autre ces deux nouveaux opus qui, par surcroît, font partie des incontestables réussites de leurs auteurs. Nous pourrions tenter, dans le même geste, de tracer un parallèle entre l’art des deux hommes. L’approche comparatiste se doit, ici comme ailleurs, d’être pratiquée cum grano salis et le rapport susceptible d’être posé entre les deux saxophonistes doit tenir compte du fait qu’exister l’un pour l’autre est loin d’épuiser l’art de chacun.
Tout de même : ils appartiennent à la même génération, bien que Chris soit le cadet de Mark de six années, et surtout, ils semblent tous deux exercer l’influence la plus durable et la plus profonde sur les cohortes de jeunes saxophonistes ténor qui se sont succédé ces dernières années. Alors même, on va le voir, qu’on ne saurait trouver de manière plus contrastée d’aborder l’instrument.
En dehors de ses albums en quartet, il arrive assez régulièrement à Chris Potter de réaliser des projets plus ambitieux, avec une instrumentation plus étoffée - ici, en plus du quartette, un violon, un trombone et une clarinette basse et la guitare elliptique de Bill Frisell – des arrangements peaufinés pour la circonstance et surtout une inspiration qui ne se limite pas au jazz pour solliciter un spectre beaucoup plus large qui renvoie à la culture musicale américaine dans son ensemble. Plusieurs genres, du plus populaire au plus savant, sont sollicités, ce qui fait tout l’intérêt de ce projet : Country, musique sacrée afro-américaine, musique classique, onirisme africain et polyrythmies multiples, et bien sûr jazz. Les complexes arrangements du leader, servis par des interprètes engagés d’une moyenne formation d’élite, sont particulièrement soignés. On entend des fanfares, des hymnes d’émancipation, des actes fondateurs.
Le mythe auquel renvoie cette forme longue, une suite, est l’un de ceux qui fondèrent les États-Unis et dont on dit qu’il fut l’un des événements ayant déclenché la Guerre de Sécession : l’expédition menée par l’abolitionniste John Brown contre le Harper’s Ferry pour obtenir l’émancipation des esclaves du Sud qui se traduisit par un lamentable échec militaire, mais ne laisse pas de contenir, encore de nos jours, une réelle charge symbolique pour les Américains ; bref, il s’agirait d’une sorte de Diên biên Phu inversé, si je puis me permettre cette comparaison scabreuse avec notre propre histoire nationale.
Toute la question pour l’auditeur est d’établir le lien entre la source d’inspiration du créateur et sa transcription dans la musique. Soufre, sel, mercure ? Une histoire d’alchimie.
Points forts
Chris Potter est un virtuose du saxophone. Il a tout : puissance sonore, prodigieuse vitesse d’exécution, engagement physique titanesque, tessiture la plus large, articulation parfaite, expressivité flamboyante. Sa maîtrise sans pareil de l’instrument pourrait être un handicap et avoir pour avantage de masquer un vide abyssal de l’inspiration où les “plans”, comme disent les musiciens entre eux, sont dévidés de manière mécanique. Avec Chris, il n’en est évidemment rien et on ne voit pas pourquoi il s’interdirait d’avoir recours à cet impressionnant bagage technique dès lors qu’il est au service d’un authentique sens de l’improvisation, comme c’est le cas ici, et pour employer une expression apparemment simple, qu’il faudrait évidemment déconstruire.
Comme pratiquement tous les ténors qui sont venus après les pères fondateurs des années soixante, il navigue entre Rollins et Coltrane, avec une prédilection pour le colosse du saxophone (Rollins pour les profanes). Mais il n’est pas insensible aux souffleurs du Rythm and blues, l’alto King Curtis par exemple, à leur sens de l’exaspération sonore, à leur groove bluesy, à leur sonorité dirty, pleine de growls, si vous voyez ce que je veux dire. Son époustouflante technique fait penser à Michael Brecker, qu’il a sans doute beaucoup écouté. Il a d’ailleurs longtemps joué sur un instrument ayant appartenu à son aîné.
Mais il a tellement travaillé son instrument qu’il a trouvé un son, un style qui lui est propre. On n’insistera jamais assez sur les heures, mois, années de labeur qu’il faut à un musicien de cette trempe, quels que soient ses dons, pour obtenir une telle aisance instrumentale. Nul doute que Chris a beaucoup travaillé pour parvenir à ce résultat.
Il faut évidemment dire un mot du guitariste Bill Frisell, que nous écoutions ensemble auprès de Chris Cheek (ma chronique de juin 2025). Ils ont joué tous les deux dans des groupes différents, Bill et Chris, auprès du légendaire batteur Paul Motian et Bill est pour Chris le partenaire rêvé, lui qui a exploré également toutes les facettes de la musique américaine, comme en témoigne à nouveau son dernier opus (In my Dreams, février 2026). C’est à lui qu’il donne en priorité la parole, noblesse oblige, sur plusieurs plages, introductions ou solos, et nous ne saurions l’en blâmer (Osawatomi Brown, Sister Anniehis Earth, This Earth Would Have No charms For Me).
Il faut discuter avec les meilleurs guitaristes d’aujourd’hui, pour se rendre compte à quel point, Bill Frisell fut d’une importance historique majeure quand, dans les années quatre-vingt-dix, il participait au band de Paul Motian. Quand vous interrogez Gilles Coronado par exemple (cf ma chronique du 26 juin 2025), il vous cite un album du grand Bill, mythique à ses yeux, qui eut sur son jeu une décisive influence : It should happen long time ago, paru sous le label ECM.
Quelques réserves
Chris Potter est incontestablement un maître du saxophone et sa réputation n’est nullement usurpée. Le fait qu’il soit américain l’a accrue encore, sans doute, tant il est vrai que pour certains cœurs simples, et beaucoup d’amateurs de jazz en sont, tout ce qui vient d’Outre-Atlantique, berceau de cette musique, est forcément meilleur que ce que les meilleurs musiciens de la vieille Europe seraient capables de produire. C’est évidemment faux.
Je n’ai nullement la prétention d’avoir une vue complète de la création jazzistique à l’échelle de notre continent, mais certains ténors européens n’ont rien à envier à leurs homologues américains, y compris les plus célèbres d’entre eux, comme Chris Potter. Je citerai trois noms qui me viennent spontanément à l’esprit : le Lithuanien Liudas Mockunas, le Portugais Xosé Migueles ou le Français Vincent Lê Quang.
Surtout, je ne peux m’empêcher de penser que Chris Potter, c’est-à-dire, tout à la fois l’instrumentiste, le compositeur et le leader, triple rôle qu’il assume pleinement ici, produit une musique finalement bien sage et peu aventureuse qui reste dans les cadres connus. A contrario, on a le sentiment que la recherche, la création seraient peut-être plus présentes chez certains musiciens de ce côté-ci de l’Atlantique. Certes il existe toujours une avant-garde new-yorkaise avec ses têtes chercheuses qui ont nom Tony Malaby ou Michaël Attias. Mais ils sont peu nombreux. Peut-être faut-il y voir les effets prohibitifs d’une pression du marché qui rendrait plus difficile que chez nous la pratique d’une musique réputée plus difficile. J’espère, en pointant cette réserve, ne pas avoir été trop injuste à l’égard du travail plein de probité de Chris Potter.
Encore un mot...
Pour amorcer la comparaison avec son collègue Mark Turner. Si l’on devait répartir chacun des quatre éléments entre des deux hommes, on les distribuerait deux à deux. On pourrait dire qu’autant le jeu Mark Turner est fluide et éthéré (eau, air), autant Chris Potter semble se tenir agrippé au sol d’une terre accablée de soleil (terre, feu). Il faudrait demander à Gaston Bachelard ce qu’il en pense.
Une phrase
Chris Potter, fils d’une universitaire enseignant la psychologie, a passé son enfance et son adolescence en Caroline du Sud. Il fut un enfant prodige et un poly-instrumentiste (guitare, piano, batterie) avant de choisir la famille des saxophones. Il a longtemps joué de l’alto avant de se fixer sur le ténor et le soprano. Il étudie à la New School puis à la Manhattan School of Music à New-York.
Chris Potter a joué en tant que sideman avec une quantité impressionnante de musiciens que nous ne citerons pas pour ne point céder à la tentation du name dropping. Il faut tout de même citer deux collaborations majeures : avec le batteur Paul Motian dans les années quatre-vingt-dix et deux mille, avec le contrebassiste anglais Dave Holland dans les années deux mille.
En tant que leader, il a enregistré plus de vingt-cinq albums et a reçu tous les honneurs : en 1998, son Vertigo a été classé dans les dix meilleurs disques de l’année, il a été nommé au Grammy Award la même année pour le meilleur solo de jazz aux côtés de Joanne Brackeen. En 2000, il remporte le prestigieux prix Jazzpar, décerné par le jury danois.
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