Silent Springs

Un duo funambule à l’assaut du ciel
De
Vincent Lê Quang et Claude Tchamitchian
Maison de disques : Emouvance
Parution le 19 juin 2026
15 Euros
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

La rencontre du saxophoniste Vincent Lê Quang et du contrebassiste Claude Tchamitchian a eu lieu sous l’égide de Jean-Pierre Vivante, le patron du Triton, haut lieu du jazz créatif grâce à sa programmation exigeante, qui les a invités à jouer pour la première fois ensemble, il y a désormais deux ans. Ils ont choisi, pour leur premier album ensemble, un répertoire original qui inclut des compositions d’eux deux, une façon de placer leur collaboration sous le signe d’une égalité parfaite qui se situe à équidistance de leur univers respectif.

Le titre de leur album (Sources silencieuses dans la langue de Molière) donne une indication sur la poétique qui l’inspire. Selon Vincent, ils se sont mis à l’écoute de ces puissances silencieuses qui guident souterrainement la recherche esthétique, bien plus sûrement que la volonté-même des artistes. S’agit-il de la troisième blessure narcissique inventée par Freud avec l’inconscient qui, après la révolution copernicienne et l’évolutionnisme, dénie à l’artiste-créateur, comme à tout un chacun, le pouvoir de se gouverner soi-même ? L’histoire, mais au sens de l’historiette, ne le dit pas. Parmi ces sources (Spring), mot que Vincent préfère à celui galvaudé de racines, il compte les origines vietnamiennes pour lui et arméniennes pour l’autre. Une façon de dire que le jazz, musique d’hybridations multiples, se nourrit, depuis quelque temps déjà il est vrai, de ces rémanences qui, tel un mince filet d’eau, ressurgissent au moment où on s’y attend le moins.

Points forts

Il y a belle lurette que la famille des saxophones, et pas seulement ses instruments de prédilection le soprano et le ténor, ne recèle plus aucun secret pour Vincent, bien que son insatiable goût pour la recherche le conduise parfois à découvrir un son proprement inouï, c‘est à dire qu’il tire pour la première fois de son instrument. Il l’envisage selon la totalité de son spectre et pas seulement à partir des clés qui produisent des notes selon le tempérament de la tradition occidentale (si, mi, la, ré, sol, do, fa). C’est pourquoi, pour mieux singulariser sa sonorité, il a recours, plus souvent qu’à son tour, à ce qu’il appelle lui-même les sous-instruments (bruits des clés et de l’air, slaps, accords et harmoniques, growl, selon l’énumération incomplète de Vincent). 

Bref, tous ces apports que la tradition occidentale avait coutume de négliger ou à considérer comme des bruits parasitaires ou des imperfections (autre façon de dénier le corps dans la musique) et qui pourtant contribuent à façonner le son du souffleur. Face à l’indigence du son de certains saxophonistes dits classiques, Pierre Boulez leur conseillait de prendre modèle sur Lee Konitz, cela tombe bien puisque c’est, avec Steve Lacy (conférer ma chronique du 29 mai 2025), François Jeanneau (conférer ma chronique du 24 octobre 2025), Jan Garbarek et Michael Brecker, l’un des maîtres dont se réclame Vincent.

Pour lui, tout est une histoire de souffle (Pneuma selon les Grecs), c’est-à-dire d’esprit. A preuve, il lie sa musique au Qi Gong qu’il pratique par ailleurs et qui est loin de se limiter à une discipline du corps, mais dont la dimension spirituelle renvoie à l’éternité de l’envol des âmes, des souffles d’esprit (Klossowski) se réclamant d’une identité absente (Rilke, Elégies de Duino, cité par Vincent) naviguant entre deux eaux, se mouvant entre plusieurs mondes, à l’instar de l’éternel retour de la source (Spring). Pour la prégnance du souffle, écoutez Town at down où, à partir de quelques notes jouées en ostinato par la contrebasse, le souffle pur se mêle à la note avant qu’enfin le chant du saxophone ne s’élève. Pour la plasticité du son, son adultération par un discret recours au vibrato, aux harmoniques ou au growl, qui le sculptent, je vous recommande Guillaume le Grec.

Claude Tchamitchian, que nous avons déjà croisé dans le dernier album de Jean-Marie Machado (conférer notre chronique du 6 février 2026) où je définissais son jeu, mais peut-être avais-je tort, par contraste avec la tradition de la basse chantante des Jean-François Jenny-Clark et Jean-Paul Celea où l’attaque de chaque note disparaît derrière le continuum sonore de la ligne. Par opposition, le jeu de Claude serait discret, au sens de discontinu, à partir d’une attaque franche de la note dont le volume décroît progressivement, pour peu qu’elle soit tenue. 

Je nuancerai aujourd’hui cette assertion à l’écoute de Down by the Valley par exemple (aux accents de traditionnel américain), où une attaque marquée n’est pas incompatible avec une longue et exquise prolongation du son. En outre, Claude joue constamment sur la vibration de la note (introduction de L’oiseau calme), un procédé différent du vibrato proprement dit, pour les chanteurs ou les souffleurs et même les bassistes.

Il est un signe qui ne trompe guère, c’est lorsque les instruments échangent leur spécificité et fusionnent dans une forme de halo musical indissociable. De ce point de vue, Appel est paradigmatique de cette écoute mutuelle et de cet abandon de soi au profit d’un quelque chose qui dépasse chacun. Ou encore l’archet souverain de Claude dans Katsuki et la réponse tout en retenue de Vincent. Du grand art !

 Il faut beaucoup de concentration et d’empathie pour que la musique surgisse, telle une fontaine de jouvence. Il ne suffit pas d’avoir de la technique, il ne suffit pas de se munir de partitions, bref d’avoir prudemment balisé un chemin qui ne mènerait nulle part, n’étaient la magie de la rencontre, la fugacité de l’instant qu’on attrape au vol et l’intensité de la compréhension mutuelle. Et alors, alors seulement, le mystère de la création opère.

Quelques réserves

Cette musique confine à l’épure et découle du recueillement. Elle mérite une écoute attentive pour en extraire tout le suc. Bref, elle se mérite. Tout, sauf une réserve.

Encore un mot...

Une musique du secret et de l’intériorité pure, de l’intimité dévoilée, du lyrisme sans épanchement excessif et du dialogue sensible dépourvu de tout effet ostentatoire. On souhaite longue vie à ce duo d’exception.

L'auteur

Vincent Lê Quang enseigne au CNSM depuis de nombreuses années après y avoir été lui-même élève : non seulement le saxophone, mais aussi des techniques novatrices : l’improvisation générative (inventeur : Pierre Scheffer) et le sound painting (inventeur : Walter Thompson). Ses élèves adorent. 
Il est compositeur à part entière, qui conçoit de grandes formes pour lesquelles il associe des combos de jazz avec, par exemple, un quatuor à cordes. Il a composé à plusieurs reprises pour cette formule orchestrale qu’il affectionne particulièrement (dernier exemple en date, Proud Clouds, 2025). La poésie est pour lui une source d’inspiration majeure, il a ainsi composé une magistrale Suite pour voix et sept instruments (2014) à partir de deux poèmes de W. B. Yeats.
Il est enfin saxophoniste et improvisateur. En 2003, il crée, avec Jeanne Added (chant) et son complice de toujours Bruno Ruder (piano), un trio remarqué Yes is a Pleasant Country et pas seulement pour son nom, emprunté au poète E.E. Cummings.
Il joue avec ses devanciers Henri Texier et surtout Daniel Humair. Et ses propres groupes : le quartet historique avec Ruder, Joe Quitzke et Guido Zorn ou le trio Violette (le nom attribué par Lester Young à son saxophone) avec Ruder encore et Marc Ducret.

Claude Tchamitchian étudie la musique au conservatoire d’Avignon. Il est un contrebassiste très demandé tant par les musiciens français que américains (Jimmy Giuffre, Eric Watson). Il a été le leader de plusieurs ensembles. Il a formé un trio avec Andy Emler et Eric Echampard et est membre du dernier créé par Jean-Marie Machado. Il anime le label Emouvance.

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