Twisted Summer
15 Euros
Parution le 10 avril 2026
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Thème
On ne saurait dire si le tromboniste suisse Samuel Blaser est prolifique ou protéiforme. Sans doute les deux à la fois. Âgé d’à peine plus de quarante ans, il a enregistré plusieurs dizaines d’albums et en publie plusieurs chaque année. Quand on lui en demande le nombre exact, il se contente de répondre par un sourire amusé. Sans doute un signe supplémentaire de sa générosité.
Prolifique, il l’est à coup sûr. Mais il est aussi protéiforme. Tel le dieu grec, il est passé maître dans l’art de la métamorphose. Il est aussi à l’aise dans la musique ancienne que contemporaine, il joue le blues à merveille (Early in the Morning) mais aussi le Ska (l’ancêtre du Reggae), il aime à fréquenter les maîtres anciens (parmi les batteurs : Paul Motian, Pierre Fabre ou Daniel Humair) et, bien entendu, pratique comme personne le jazz expérimental ; bref, il joue toutes les musiques.
Surtout, son style au trombone est d’une plasticité remarquable ; il contredit, grâce à sa stupéfiante aisance technique, la nature intrinsèque de l’instrument, dont il revisite assidûment l’histoire, il maîtrise tous les registres et toutes les techniques (usage des sourdines, son pur et cuivré hérité du Classique et vocalisation jazzistique, micro-intervalles et multiphonie, ambitus de cinq octaves).
Pour rendre justice à cette personnalité musicale hors du commun, j’ai éprouvé le besoin, en quelque sorte, de m’adapter. Hésitant entre ses deux derniers enregistrements, parus à quelques mois d’intervalle, j’ai pensé que la meilleure manière de procéder était peut-être de les chroniquer tous les deux : aujourd’hui Twisted Summer, que j’annonçais dans mon Hommage à Sonny Rollins et une autre fois, son Rosina.
On ne saurait imaginer deux esthétiques plus différentes : Twisted Summer privilégie une approche tendue et disruptive qui prend sans cesse des directions imprévisibles, comme si les trois musiciens parcouraient un paysage post-apocalyptique à la manière des héros de The road.
A l’inverse, l’atmosphère dégagée par Rosina apparaît comme étrangement apaisée, comme si la complète liberté d’improvisation des musiciens, aussi grande que dans Twisted, n’était pas incompatible avec une vision continuiste et mémorielle du jazz.
Twisted réunit trois figures centrales du jazz expérimental européen : outre Samuel lui-même, l’étonnant poly-instrumentiste lituanien Liudas Mockunas et le guitariste français Marc Ducret qui se connaissent de longue date et ont enregistré ensemble le oxymorique Silent vocifération (2009).
Points forts
Le combo dépourvu d’une section rythmique complète relève d’une longue histoire. Près de nous et dans une esthétique proche de Twisted, on peut penser au trio formé naguère par Anthony Braxton, Leroy Jenkins et Léo Smith (le mythique AACM !) ou certains trios du guitariste Bill Frisell.
Mais la référence explicite qui vient spontanément à l’esprit, c’est celle du souffleur poly-instrumentiste Jimmy Giuffre et son trio formé en 1959 avec le tromboniste Bob Brookmeyer et le guitariste Jim Hall. Outre une instrumentation identique et plutôt qu’une reproduction servile de la lettre (« La lettre tue, seul l’esprit vivifie »), c’est donc à l’esprit du légendaire trio de Giuffre auquel on se rapporte ici : Giuffre a imaginé une musique chambriste où l’absence de section rythmique rend implicites certaines données fondamentales du rythme et de la grille harmonique et où l’approche contrapuntique atteint un niveau de sophistication rarement atteint jusque-là.
Nos trois compères n’inventent-ils pas les réquisits d’une poétique contemporaine qui serait la projection au vingt-et-unième siècle des linéaments posés par leurs devanciers de la West Coast ?
La réussite de cet album tient beaucoup aux qualités intrinsèques de chaque musicien qui forment à eux trois un triangle équilatéral. Outre Samuel Blaser, notre héros du jour, on n’insistera jamais assez sur l’originalité du style de Liudas Mockunas dont la dualité résulte directement de sa pratique musicale : il côtoie les sectateurs du jazz expérimental, mais il est également l’interprète de pièces contemporaines ; d’où cette expressionnisme débridé hérité du free jazz, tempéré par la perfection maîtrisée de l’exécution instrumentale. Son instrument principal est ici le saxophone ténor, mais aussi le soprano (Air) et le basse (Twisted Summer) ou la clarinette (How Lovely, Dama, Think of 3).
Si nous devions raccrocher Liudas à quelque divinité tutélaire, se serait incontestablement Typhon. Son usage intempestif des polyphoniques, le mélange de la voix criée, du souffle et du timbre instrumental évoque quelque puissance tellurique primordiale. Il peut privilégier le lyrisme, le souffle détimbré de la clarinette (Air), mais l’abîme reste menaçant et l’effusion du volcan n’est jamais loin.
Quant à Marc Ducret, ce serait Dédale que nous choisirions, un simple mortel. Pour la bonne et simple raison que c’est sur ces épaules que repose la responsabilité d’assurer à lui seul le rôle de section rythmique, en plus de celui de soliste. Ducret contribue puissamment à bâtir l’architecture sonore des morceaux. C’est lui qui construit les ouvrages d’art entre les solistes, c’est lui qui est le maître des horloges (tempo implicite ou élastique).
Mais Marc Ducret, dont l’ange protecteur est Dédale n’est pas n’importe quel architecte, il enferme ses partenaires dans une structure complexe, par ses injonctions intempestives de prendre telle ou telle direction, par ses indications harmoniques pleines d’ambiguïté.
La poétique de cet album fait toute son originalité. Alors que la musique occidentale s’est longtemps caractérisée par le primat du discours (La musique comme discours sonore par Harnoncourt). On a affaire ici à un véritable manifeste des textures et des timbres que chacun exploite à sa manière. Le jeu de Marc Ducret parcourt un spectre complet qui va des nappes sonores éthérées (Air) avec des effets de résonance et de prolongation du son jusqu’aux attaques sèches, anguleuses, stridulantes. Chez Liudas, l’utilisation du phrasé est rare. Quand il intervient, c’est pour ménager des moments de calme avant les explosions volcaniques. Le reste du temps, il préfère donner à entendre le grain de la voix (Barthes) où son, pression de l’air, frottement des clés forment un cocktail explosif. Pour Samuel Blaser le timbre a cessé d’être une donnée intangible et est en mutation constante : des pianissimo où il déploie une esthétique toute en nuances, il va des nano-particules sonores d’un raffinement extrême (Air) jusqu’aux rugosités des fortissimo (Air encore et Twisted Summer).
Il faut dire un mot sur l’art du contrepoint, du sens de dialogue instantané dont font preuve nos trois complices. La structure de timbres se superpose tout en préservant l’indépendance de chacune des voix singulières. Mais, grâce au miracle de l’écoute mutuelle, chacun est attentif au moindre bruissement d’aile d’oiseau des autres.
Quelques réserves
Comment voulez-vous que j’en formule la moindre ? Mes capacités d’écoute sont limitées et les musiciens entendent des choses qui m’échappent. Il faudrait leur demander.
Encore un mot...
J’ai cité Paul sur l’esprit et la lettre. Samuel Blaser, c’est l’esprit, comme tous les grands créateurs. Mais c' est un propos du grand Duke qu’il a pris à la lettre. Duke répondait à la sempiternelle question : « Qu’apporteriez-vous sur une île déserte ? » Il eut cette réponse : « Un trombone et ma collection de soixante-dix-huit tours ». Qu’à cela ne tienne : avec le bruitiste Mathieu Ogier et son trombone, Samuel en fit un album ! Parmi les Ellingtonians, il place au-dessus de tout le tromboniste Tricky Sam Nanton, sans doute à cause de l’effet miroitant de la mise en abyme homonymique : Sam.
L'auteur
Samuel Blaser a étudié le trombone dans son pays avant de faire le voyage de New-York qui l’a beaucoup marqué. Il est formé au sein du Purchase College Conservatory of Music où il reçut l’enseignement des légendaires trombonistes Jim Pugh, Dave Taylor et John Fedchock. Il y rencontre des musiciens avec lesquels il joue toujours (ceux de Rosina !) et le pianiste Hal Galper, qui a durablement influencé son propre enseignement à la Haute Ecole de Berne. Il a sans doute enregistré plus d’une centaine d’albums dont une trentaine sous son nom et une vingtaine comme co-leader. Il a créé son propre label Blaser Music, qui comporte à ce jour une vingtaine de références.
Liudas Mokudas a reçu une formation classique précoce couronnée par son passage au prestigieux Rytmisk Musikkonservatorium de Copenhague. Il mène plusieurs activités de front. Il a côtoyé les avant-gardistes Barry Guy, Agusti Fernandez ou Mats Gustafson. Il est l’interprète de pièces contemporaines parfois écrites pour lui. Il a fondé le label NoBusiness Record. Il enseigne à l’académie musicale de Vilnius.
Marc Ducret est un autodidacte qui a atteint tout seul une maîtrise hallucinante de son instrument. La rencontre avec l’avant-gardiste new-yorkais Tim Bern est décisive dans son parcours. Il est aujourd ‘hui l’un des musiciens français les plus renommés hors de nos frontières. La réticulation et l’étendue de son réseau de correspondants musicaux à travers le monde sont incomparables.
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