Quelques notes sur la liberté
Parution le 22 mai 2026
20 €
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Thème
Michel Portal, compositeur, improvisateur et poly-instrumentiste, nous a quittés le 12 février 2026. La presse unanime salua l’artiste. Mais c’est à l’hommage que lui rendit Francis Marmande auquel je pense. Il m’avait expliqué que, contrairement à beaucoup de pigistes, il ne pouvait pas écrire la nécrologie d’un artiste de son vivant. Il était atteint d’une grave maladie et il savait qu’il allait mourir avant Portal, qui était un dieu pour lui. Pour la seule fois de sa vie et comme s’il eut voulu, au-delà de la mort, sceller un étrange pacte de fidélité avec son idole, il a écrit l’éloge funèbre de Michel Portal de leur vivant à tous les deux, qui fut publié à titre posthume. Je ne me souviens pas que cela fut même précisé dans Le Monde au moment de la parution de l’article. Quant aux musiciens de jazz en France, à tous ceux avec lesquels Portal avait joué, qu’ils vinssent d’Europe ou d’Outre-Atlantique, ils lui vouaient une admiration sans borne.
Depuis, son spectre ne cesse de hanter la jazzosphère. Et comme si cela ne suffisait pas, sa voix résonne désormais à nouveau à nos oreilles, comme venue d’outre-tombe. “Il a été vu” dans un film proprement résurrectionnel, une sorte de réincarnation post mortem. Il est seul face à la caméra, entouré de ses instruments - la clarinette basse, le saxophone soprano, la clarinette en si bémol, le bandonéon, le claquement des doigts sur les clés de la clarinette ou sur la table de travail, le pied qui bat la mesure - dialoguant avec lui-même, par le procédé du re-recording, avec la voix qui chante ou murmure, avec le souffle, avec l’écho, avec les infimes vibrations de l’air (D’accord !). Il commente brièvement la musique en train de se faire, par ces formules clé qui forment autant de titres pour l’album et dont il avait le secret : “ Des croisements que je cherche, Quelque chose qui sort de l’âme, Que ça vole, Entendre des sons et être tout de suite avec eux.”
Donc, on “ voit” Portal. Il doit avoir quatre-vingt-six ans et des brouettes au moment où le film a été tourné mais, comme chacun devrait le savoir, avec les êtres d’exception le temps ne fait rien à l’affaire. Sur son visage, aux mimiques et expressions que nous ne lui connaissions pas pour certaines d’entre elles, se lisent l’expérience périlleuse de la création, les angoisses, les doutes et les remords, et, quand cela est réussi mais cela l’est toujours, la joie profonde, le sourire de la fierté malicieuse et les yeux qui brillent. A la fin, on le voit au Musée Fabre de Montpellier entouré des Outrenoirs de Soulages et rien ne convient mieux aux reflets moirés - comme une soie qu’on froisse ou qui se déchire - de sa divine sonorité. Il “entend” le souffle de la salle, sa forte réverbération, il se contente de les prolonger, et c’est sublime (D’accord !).
La diffusion de ce moyen métrage sera évidemment confidentielle, comme tout ce qui compte vraiment par ces temps de barbarie. Quelques happy few auront assisté à sa projection, à trois reprises, dans le cadre de Jazz à Saint Germain des Prés. Les producteurs et le réalisateur Benjamin Delattre ont eu la bonne idée de publier sous forme d’album de larges extraits de la bande son du film.
Nous devons donc nous départir pour une fois des pouvoirs fascinants de l’image, oublier la silhouette menue d’un homme qui vient sur scène et s’assoit sur une chaise, comme dans un En attendant Godot du nouvel âge, préparant ses instruments. Notre impératif catégorique est d'écouter la musique. Mais, après tout, n’est-ce point là, s’agissant de lui le grand Portal, la moindre des choses ? Ne nous confie-t-il pas, dans un sourire amusé, que, sans la musique, il deviendrait fou, mais qu’il ne faut pas le répéter ?
Points forts
Ce n’était pas la première fois, de loin s’en faut, que Portal abordait l’exercice, ô combien périlleux, du solo absolu. Les aficionados ont en tête son iconique Dejarme Solo ! (Laissez-moi seul !) paru en 1980. Mais, comme le souligne avec pertinence le réalisateur, l’exercice était bordé, Michel Portal avait eu tout loisir, avec la complicité d’un ingénieur du son hors pair, d’exercer ses remords, de corriger, de raturer, de peaufiner son texte.
Alors qu’avec Quelques notes sur la Liberté, c’est une autre paire de manches : tout est joué en direct face à la caméra. Même si chaque séquence musicale est le résultat d’un long processus de maturation. Michel a la possibilité de réentendre ce qu’il vient de jouer au cours de chaque prise et surtout de converser avec lui-même grâce au procédé de la “boucle sonore” qui a permis de lui redonner ex abrupto les phrases qui lui viennent à l’esprit et qui, transformées par l’équipe chargée du son, fournit un ostinato lui permettant de déployer tous les fastes de son inépuisable imagination musicale.
Le résultat obtenu permet à l’auditeur d’être placé, aussi proche qu’il se peut, presque tout contre le processus créatif, comme si Michel n’avait eu de cesse de répondre à la lancinante question, jamais résolue : comment naît la musique ? Pour lui, tout ici est une question de voix : on entend la sienne, tentant de commenter l’indicible, de percer le mystère insondable de la musique (« Moi la musique j’aime ça, le reste je ne sais pas le faire »), de se mêler au bandonéon (Jouer avec la force), instrument que son père lui mit tout jeune entre les mains pour jouer dans les baloches du pays basque, ou de décrire la musique comme une voix de l’âme justement, qui affleurerait, transmigrerait en sons, notes et notations, et « chanterait tranquillement », sans effort apparent.
La première partie de l’album (jusqu’à la plage 8) est propédeutique. Portal improvise sur son instrument de prédilection, la clarinette basse. “Le moi n’est pas encore divisé” (Socrate) même si déjà les voix se croisent (Des croisements que je cherche). Sur l’instigation du réalisateur, il entre ensuite dans le dialogue de l’âme avec elle-même et si, sur l’indication du maestro, on peut aller plus loin (On peut continuer), « C’est le signe que le tableau est réussi » (Jacques Prévert), que les voix peuvent s’entrelacer jusqu’à composer un véritable tableau sonore. Portal est explicite sur ce point. Le processus s’effectue par paliers, jusqu’au point où la voix de l’âme « vole doucement » (plage 11).
Quelques réserves
L’homme vaut plus que ses œuvres. Michel Portal en est la preuve irréfutable, même si j’ai conscience, en disant cela, de cultiver un certain paradoxe. Non seulement parce sa figure était particulièrement attachante et même bouleversante à certains moments, mais plus fondamentalement parce qu’il était capable, plus que nul autre, d’exercer une liberté souveraine (Quelques notes sur la liberté). La meilleure preuve en est qu’il allait chercher en lui des sons proprement inouïs. Sa réserve de sons était inépuisable, parce que sa liberté était infinie et son œuvre toujours inachevée. Ecoutez pour cela les souffles purs et la douce plainte de la voix flûtée se mêlant au son de l’instrument dans C’est ce qu’il faut.
Encore un mot...
Bien entendu, certains d’entre vous, j’espère les plus nombreux possible, vont se précipiter sur l’album, sur la couverture duquel on aurait pu inscrire, en toutes lettres : « Attention chef d’œuvre » ou « l’ultime témoignage d’un musicien d’exception ». Quant au film, j’ai pour ma part assisté à la première séance de projection. C’était Daniel Humair, le fidèle compagnon, qui était l’invité. Il n’y est pas allé par quatre chemins : « Je connais Michel Portal depuis toujours ». Il était particulièrement ému, serein et souriant. Il a parlé ce jour-là avec une voix pleine de douceur et de tendresse pour son ami. Vous pourrez voir le film dans de nombreux festivals cet été et cet automne, dont la rédaction vous donnera la liste. Ajoutez à cela, le livre d’entretiens de Medioni (Le souffle Portal) et les albums que lui ont consacré deux photographes, Guy Le Querrec (Au fur et à mesure) et Olivier Degen (Être musicien), et l’hommage à Michel Portal est complet.
L'auteur
Michel Portal possède les deux sexes de l’esprit musical : l’interprète et le créateur. De formation classique, lauréat des plus grands concours, il est l’interprète des plus beaux morceaux du répertoire pour la clarinette : Mozart et Brahms et aussi les musiciens contemporains (Boulez, Stockhausen, Berio, Kagel). Mais c’est aussi un authentique créateur mêlant dans une marmite fumante le folklore de son cher Pays basque, la chanson populaire, les rêves d’exotisme (l’Afrique, l’Amérique latine) le jazz et même le rock (la rythmique de Prince dans deux albums).
Au début des années 70, il crée son Unit et reçoit immédiatement la consécration lors d’un concert historique à Châteauvallon en 1972, publié bien plus tard sous forme d’album. Son groupe, à géométrie variable, est le lieu de rencontre de nombreux musiciens européens ou américains qui y pratiquent une musique ouverte à toutes les influences et donnant la part belle à l’improvisation. Parallèlement, il ne dédaigne pas le rôle de guest star auprès de ses collègues (Vitous, Humair, Galliano) et a une inclination particulière pour le duo (Galliano, Solal, Lubat, Perani). Il signe plusieurs musiques de film, qui sont autant d’éclatantes réussites (Ah, les deux notes tenues de Max mon amour !) Au total, en Protée des temps modernes, « Il aura inventé une musique qui n’appartient qu’à lui » (Humair).
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