Jiří Kylián

Avec trois entrées au répertoire et une reprise, le Ballet de l’Opéra de Paris illumine quatre pièces incontournables de l’éminent chorégraphe tchèque
Chorégraphie : Jiří Kylián
Musique : Wolfgang Amadeus Mozart, Anton Weber, John Cage
Décors : Jiří Kylián, Michael Simon
Costumes : Joke Visser, Jiří Kylián
Avec Les Étoiles, les Premières Danseuses, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra.
Durée : 2h avec 2 entractes
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Palais Garnier – Opéra National de Paris
Place de l'Opera
75009
Paris
Du 8 au 31 décembre 2023

Thème

Avec trois entrées au répertoire, le Ballet de l’Opéra de Paris poursuit son exploration de l’œuvre prolifique et prodigieuse de Jiří Kylián. Sur les partitions de Beethoven et Mozart, Gods and Dogs, Petite Mort et Sechs Tänze déclinent les thèmes de la vie, de la mort et de la folie, déployant les nuances de style du chorégraphe tchèque, entre extrême physicalité et pointes d’humour grinçant. Transmis à la compagnie en 2001, Stepping Stones, ballet conçu comme un hommage à l’histoire de la danse sur la musique de John Cage, complète le quatuor de ce programme de haut vol. 

Points forts

Jiří Kylián manie les jeux de mots comme les jeux de jambes : avec finesse et esprit. Dans Gods and Dogs, la contrepèterie n’est pas trompeuse. Créée en 2008 par le Nederlands Dans Theatre 2, cette pièce pour huit interprètes ouvre le programme en déployant une gestuelle glissante et furtive dans une atmosphère sombre et angoissante. Derrière la flamme vacillante d’une bougie déposée en avant-scène, un homme se tient debout immobile, torse nu, regard au loin. Au son des crissements de violons et de grondements sourds, des silhouettes ivoirines surgissent dans un faisceau de lumière blanche oblique. Traversant un espace contrasté - où descend progressivement un rideau à longues franges argentées scintillantes - elles se contorsionnent avec une fluidité athlétique. Entre précision géométrique et plasticité anatomique, les pas de deux sculpturaux semblent fusionner les corps des partenaires. Lors de la deuxième, Loup Marcault-Derouard et Silvia Saint-Martin ont été brillamment substitués par Francesco Mura et Hohyun Kang, à qui le langage de Jiří Kylián sied à merveille. Révélée dans Mayerling il y a tout juste un an, ses arabesques fuselées et incisives sont des modèles de sensibilité et de musicalité du mouvement dansé. 

L’univers de Stepping Stones (1991) embrasse le côté obscur, au sens propre comme au sens figuré. Suspendu en oblique au-dessus du plateau, un immense triangle percé d’un large cercle en son centre surplombe trois statues de chats égyptiens dorés alignées en fond de scène. Tandis que la lumière monte progressivement, huit danseuses et danseurs en justaucorps bustiers et shorts noirs sortent des ténèbres, tenant chacun, entre leurs mains ou leurs pieds, une boîte noire surmontée d’une statuette dorée. Si les sonates et interludes pour piano préparé de John Cage jouent des portées énigmatiques, Jiří Kylián déjoue la technique académique en exaltant les lignes de corps dans des portés alambiqués et subrepticement facétieux. La chorégraphie, composée d’une succession de pas de deux, trois et quatre, ravit avec son excellente distribution : Ludmila Pagliero trouve en Jack Gasztowtt un partenaire éblouissant, et forme un trio de choc avec Léonore Baulac et Clémence Gross. 

Avec Petite mort, le chorégraphe tchèque prend un malin plaisir à déplier les sous-entendus. Sur deux célébrissimes concertos pour piano de Mozart, Jiří Kylián fait d’abord valser Éros et Thanatos dans les corps de six couples en bodys chair. Si tous les danseurs ne maitrisent pas encore tout à fait le maniement du sabre dans le premier tableau, ils font forte impression avec l’immense voile noir ondoyant dont ils enveloppent la scène dans une course brève. Rejoints par leurs partenaires, les douze interprètes se livrent à des pas de deux acrobatiques et charnels, culminant avec la figuration de l’extase. Le ballet prend alors des airs de saynète. Passant d’un adagio à un andante, les danseuses s’avancent derrière de larges robes noires style rococo montées sur roulettes, plus austères que élégantes. Autant de carcans rigides dont elles ont tôt fait de s’extraire pour reprendre les jeux de séduction avec leurs alter egos. Mélange subtil de physicalité et de sensualité, la chorégraphie se révèle un parfait terrain de jeu pour Jack Gasztowtt et Hohyun Kang, doués d’une énergie et d’une musicalité hors pair.

Le programme s’achève sur un ballet farcesque en six danses. Dans les Sechs Tänze composées sur la partition éponyme de Mozart, treize danseuses et danseurs tout de blanc vêtus font irruption sur scène, négligemment fardés, corsetés et emperruqués. S’ils semblent échappés du XVIIIe siècle, ces personnages évoquent moins les Lumières que le libertinage érotique. Détournant le vocabulaire classique, Jiří Kylián règle ici une succession de saynètes subversives mêlant polissonnerie, grivoiserie et absurdités. Du travestissement des danseurs, qui reprennent les robes noires du ballet précédent pour jouer aux auto-tamponneuses, au maniérisme aigu des danseuses, Sechs Tänze offre un final en bulles de savon qui éclatent - littéralement - avec les applaudissements du public.

Quelques réserves

Aucune réserve pour ce Ballet qui illumine l’Opéra de Paris !

Encore un mot...

Avec Jiří Kylián, le Ballet de l’Opéra de Paris livre un programme en quatre temps, servi par des artistes qui s’épanouissent dans l’esthétique du chorégraphe tchèque, mettant au défi leur précision technique et leurs qualités musicales. À ne pas manquer.

Une phrase

« En général, mon idée de base est simple mais elle croît en une sorte de monstre affreusement complexe. Je commence alors à démolir, jusqu’à me retrouver avec un bouillon, que je laisse cuire pendant des heures », Jiří Kylián, Bon qu’à ça, Éditions du sonneur, 2016.

L'auteur

Jiří Kylián grandit dans le Prague d’après-guerre. Sa mère, une ballerine prodige, l’engage à étudier à l’école du Théâtre national, puis au Conservatoire. Grâce à l’obtention d’une bourse, il part se former un an à l’école du Royal Ballet de Londres en 1967. De retour dans sa ville natale, il monte dans le dernier train pour l’Ouest après l’écrasement du Printemps de Prague  par l’armée soviétique. Engagé au Ballet de Stuttgart par le chorégraphe John Cranko, il signe une première œuvre, Paradox, puis en 1974, il présente Return to a Strange Land, dédié à son maître disparu. L’année suivante, il prend la direction du Nederlands Dans Theater, l’une des troupes les plus novatrices d’Europe. En 1978, il fait rayonner le NDT sur la scène internationale avec Sinfonietta.

Suivront de grandes pièces d’ensemble et d’innombrables tournées dans le monde, y compris à l’Est, où l’attend un public chaleureux. La même année, il fonde le NDT2, puis en 1991 le NDT3, troupes dédiées aux transitions professionnelles des jeunes talents et des artistes d’âge mûr. Il lâche les rênes de la compagnie en 1999, tout en y restant chorégraphe jusqu’en 2009. Parmi ses créations les plus récentes, on compte le film Between Entrance & Exit (2013). Largement récompensé par de nombreux prix internationaux, Jiří Kylián explore aujourd’hui de nouvelles voies d’expressions telles la mise en scène et la photographie. En 2019, il devient membre de l'Académie des Beaux-Arts. 

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